Cannes 2018 – Un couteau dans le cœur : déchirante déception ?

Compétition officielle

Yann Gonzalez incarne ce renouveau du cinéma français, d’un cinéma plus personnel et esthétique, un cinéma dont le cœur balance entre les cultures underground et le cinéma expérimental. Son précédent long-métrage, Rencontres d’après minuit, était un objet unique en son genre mêlant la poésie d’un texte lyrique avec des thèmes s’articulant autour de la mort, de la sexualité, d’un désespoir profond et d’une croyance extraordinaire dans un cinéma différent. Bertrand Mandico, dont ses Garçons sauvages s’inscrit dans ce courant et a été un joli succès en salle cette année, incarne justement un réalisateur dans le film : tout se mêle, tout est lié, tout se fait écho, au sein de ce renouveau. On attendait beaucoup de ce Couteau dans le cœur, de ce qu’il oserait, tenterait, serait capable de faire. Sans doute que la compétition officielle à Cannes fragilise les films, surtout les œuvres les plus radicales. Cela expliquera sans doute une légère déception de voir que le film joue de codes convenus, assez classiques, malgré son univers personnel et la présence des ingrédients qui faisaient le sel de ses précédents projets. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Un couteau dans le cœur : déchirante déception ? »

Une prière avant l’aube – Un film qui cogne, un film douloureux ?

Séance de minuit à Cannes, mais en ouverture des Hallucinations Collectives 2018. Pour leur 11e édition, le festival lyonnais s’offre le nouveau film de Jean-Stéphane Sauvaire (Johnny Mad Dog) en tête d’affiche. Et dire que le festival commençait fort était un euphémisme tant Une Prière avant l’aube est, littéralement et métaphoriquement, un coup de poing. Plongée dans un monde chaotique, brutal, dans l’enfermement profond une psyché torturé d’un personnage violent, drogué et horriblement seul. Une expérience troublante, déstabilisante…

Les prisons en Thaïlande ne sont pas des endroits où l’on se rend souvent. Même s’il n’y a qu’une très faible probabilité de se retrouver dans la situation du personnage principal, les prisons sont des endroits fascinant. On pourrait lister bêtement tous les films sur le sujet, presque un sous-genre : des prisons glauques et inhumaines, où le classique serait Midnight Express, le jeune prodige Une prière avant l’aube. Les prisons sont les endroits où les Hommes sont privés de leur humanité, parce qu’une punition, une captivante isolation. La peine de mort en publique avait pour but d’avertir, de faire peur, de menacer quiconque atteindrait à l’ordre social finirait de la même manière. Rien ne semble pourtant justifier ce qui arrive au personnage principal d’Une prière avant l’aube. Même si ce n’est pas un enfant de chœur, loin de là.

Un jeune boxeur d’origine britannique est arrêté après avoir tué l’arbitre d’un combat. C’est d’abord une expérience sensorielle que cherche à nous faire ressentir Sauvaire – on ne comprend ni la langue ni les codes du milieu carcéral thaï, le personnage est paumé et moi spectateur aussi. Transmettre ce malaise par des jeux de montage, des cadrages à l’épaule, un rythme sec – c’est un film dont on sort avec la nausée, un sentiment désagréable, le ventre un peu mou. L’intérêt de ce festival : découvrir des partis pris de cinéma radicaux, déstabilisants, inspirants sans doute aussi. Ici, dans le propos fort – les prisons humiliantes et déshumanisantes, mais où l’on apprend à se reconstruire pour soi-même, par soi-même, par sa propre volonté contre le système oppressant et violent.

Une prière avant l’aube (2018) de Jean-Stéphane Sauvaire / (c) Wild Bunch Distribution

L’enferment subit par le personnage est d’ailleurs justement physique – il est continuellement filmé derrière des barreaux ou face à des barreaux, il est en cage, dans des boites – des niches !… Mais le personnage est aussi enfermé dans des espaces symboliques : le ring est entouré de cordes, il est détruit et enfermé dans une spirale d’addiction à la drogue. La rage qu’il éprouve à plusieurs reprises, qu’il le conduit à commettre des actes violents – comme au tout début, contre l’arbitre, mais aussi contre un partenaire de boxe – est une forme d’enfermement. Sans parler de l’argent qu’il doit à des dealers en prison. Il tombe amoureux d’une prisonnière transsexuelle qui de temps en temps vient gérer un petit magasin dans la prison : un jeune homme devenu femme parce qu’éprouvait le sentiment d’être enfermé dans son corps. Le corps, justement, qui est le lieu d’enfermement suprême : c’est la dernière unité, au cœur du film. On le nettoie à plusieurs reprises dans le film, on le montre la plupart du temps nu, subissant les coups, la brutalité, la rage, la destruction. C’est tout ce qui reste au personnage principal : sans le corps, on a plus rien – et sans trop en dire, la dernière partie du film tourne autour de ça.

Une histoire vraie extraordinaire, Une prière avant l’aube l’est. Sa brutalité rend le film difficile d’accès, à ne pas mettre devant tous les yeux. Il reste un objet de cinéma d’une virtuosité assez rare, une prouesse de montage, et une expérience déstabilisante – très hallucinatoire, en fait. D’où sa présence heureuse et cohérente au sein du festival lyonnais !

Une prière avant l’aube (2018) de de J.-S. Sauvaire, avec J. Cole, V. Pansringarm, P. Yimmumphai. Sortie en salles le 20 juin 2018.

Cannes 2018 – Dogman : un western italien qui a du chien

Prix d’interprétation masculine – Cannes 2018

Matteo Garonne est l’un des habitués de Cannes de cette sélection 2018. Deux fois Grand prix, il revient cette fois à nouveau avec un film noir, un film violent, un film sale et poussiéreux. Ça rappelle Gomorra. Mais ça n’en n’est qu’un morceau, dans lequel la brutalité est ouvertement animale… avec des chiens plus humains que les humains. Un simple toiletteur pour chien voit revenir un vieil ami sortant de prison, qui bouleverse son quotidien. Ce sera la loi du plus fort, un monde soumis à l’argent – on peut payer des tueurs, vouloir être payé pour aller en prison, payer sa coke – et le reste n’a pas d’intérêt. Garonne a son style, un style marquant : c’est un western italien – l’architecture de certains bâtiments y fait allusion, ainsi que les lieux ou même la gestion des espaces extérieurs. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Dogman : un western italien qui a du chien »

Cannes 2018 – Under the Silver Lake : tout ceci est mensonge

Compétition

Note : A24 a annoncé, le 1er juin 2018, décaler le film de six mois en vue d’un remontage, suite à l’accueil assez froid fait par presse américaine au film. La critique a été réalisé à partir de la version présentée au 71e Festival de Cannes.

Les mystères sont faits pour être résolus et notre monde est par endroit trop rationnel pour laisser libre court à l’extrapolation, l’affabulation, le plaisir de la réflexion – et parfois du délire qu’elle peut susciter. Dans son deuxième long-métrage, David Robert Mitchell impose sa patte, son style, mêlant à la fois le cinéma noir classique hollywoodien, la pop culture, l’étrangeté Lynchienne, c’est en somme un voyage extraordinaire de 2h30 dans cet univers où règne la folie qu’est Hollywood. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Under the Silver Lake : tout ceci est mensonge »

Cannes 2018 – Burning : ce feu intérieur qui disparaîtra

Compétition

Derrière chaque plan, Lee Chang-dong impose sa vision de l’Homme. Comme dans ses films précédents, cet Homme est oppressé, condamné à n’être qu’un substitut. Ses regrets ne suffisent pas à lui rendre la faculté de parler, il reste mutique, solitaire, isolé, réservé. À partir de là se dessine un souffle, un vent, une puissance qui s’étale sur deux heures trente. Après une introduction, la non-émergence d’un couple, le cinéaste coréen construit autre chose, un triangle amoureux, puis encore autre chose, un thriller, ou est-ce que tout ceci n’est qu’une tragédie ? Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Burning : ce feu intérieur qui disparaîtra »

Cannes 2018 – BlacKkKlansman : contre l’absurde haine

Grand prix – Cannes 2018

La possibilité de parler de la haine et du racisme n’est pas donnée à tout le monde il semblerait bien, à fortiori dans l’ère de Donald Trump, de l’établissement de murs et de volonté de repli identitaire. Tout le monde s’accorde sur les maux, mais pas sur le remède. Pire, rares sont les films qui savent simplement poser le problème : Trump est élu et il faut lutter. Spike Lee, cinéaste engagé (au sens noble du terme), est justement en quête de longue date de constituer une pleine respectabilité pour les populations afro-américaines. Malgré une véritable traversée du désert d’une dizaine d’années (l’horrible remake de Old Boy,…), l’élection encore récente du bonhomme jaune à la présidence des États-Unis a réveillé le militant pour les droits civiques et il faut croire son inspiration au passage. Inspiration qui passe d’ailleurs par le fait que le film a été coproduit par Jordan Peele, fraîchement oscarisé pour son Get Out. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – BlacKkKlansman : contre l’absurde haine »

Cannes 2018 – Une affaire de famille : l’affaire de Kore-eda

Palme d’or – 71e Festival de Cannes

La famille, c’est l’affaire de Kore-eda. De film en film, il étudie le quotidien, sa transformation, comprendre ce qui nous relie à des gens que nous n’avons pas choisi. Ce nouveau film est un coup de force. Pour la première fois (en tout cas, première fois depuis longtemps), le cinéaste japonais transcende pleinement les problématiques qui l’animent. La famille n’est pas à penser qu’à partir de deux axes, dans une logique binaire, autour du lien du sang et du lien social (ce qu’il fait dans Tel père, tel fils, un chef d’œuvre d’élégance et de précision). Ici, l’ambiguïté, la complexité, caractérisent son style. Sorte de film thèse, Une affaire de famille vise avec une certaine noirceur à comprendre la difficulté à saisir le concept de famille. Si je te nourris et que je t’aime, je suis ta famille, mais si nous sommes tes parents et que nous te battons, aux yeux de la société, je resterais ta famille. Est-ce que c’est immuable ? Est-ce qu’on ne pourrait pas apparaître et disparaître de la vie des autres ? Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Une affaire de famille : l’affaire de Kore-eda »

Cannes 2018 – Introduction

Cette année encore, Le film jeune lyonnais a pu se rendre au Festival de Cannes ! Retrouvez ici l’ensemble des articles en lien avec la 71e édition du Festival de Cannes pendant les jours qui viennent…

Cannes 2018 – Une affaire de famille : l’affaire de Kore-eda

Cannes 2018 – BlacKkKlansman : contre l’absurde haine

Cannes 2018 – Burning : ce feu intérieur qui disparaîtra

Cannes 2018 – Under the Silver Lake : tout ceci est mensonge

Cannes 2018 – Dogman : un western italien qui a du chien

Cannes 2018 – Un couteau dans le cœur : déchirante déception ?

Cannes 2018 – En guerre : la violence des maux

Cannes 2018 – Capharnaüm : le coup de cœur de cette édition ?

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