Mademoiselle de Joncquières – Un bien cruel roman

Madame de La Pommeraye (Cécile de France) accueille son ami le Marquis des Arcis (Edouard Baer) dans sa maison pour quelques temps. Connu pour son libertinage, le Marquis s’enfuit dès qu’il a pu conquérir le cœur de la jolie veuve. Désormais brisée, madame de La Pommeraye décide de se venger. Au cœur du dispositif, une jeune femme, Mademoiselle de Joncquières (Alice Isaaz)… Si l’on connaissait ses élans romantiques (comprendre, influencé par les romans, la littérature), Emmanuel Mouret propose pour son nouveau film une adaptation d’un conte philosophique de Denis Diderot. C’est peu dire qu’on retiendra la leçon. L’essence cruelle du film repose sur l’immoralité constante de ses personnages et sur l’inversion subtile de la situation initiale tout au long dudéroulement. Si un temps, on ne peut qu’éprouver de l’affection pour le personnage de Cécile de France, elle se transforme, devient un monstre, dont toute fragilité semble avoir disparue. Elle ne subsistera qu’un instant,dans une tasse tremblotante. De même, le personnage d’Edouard Baer, sans doute l’incarnation la plus parfaite du libertin du XVIIe siècle, finit par muter, le poussant dans des registres dans lesquels on ne le voit pas assez souvent.

Chose passionnante, derrière cette cruauté donc, c’est le plaisir jouissif de voir le bon déroulement d’une vengeance huilée et préparée – alors qu’il s’agit à l’évidence d’une volonté égoïste, irrationnelle. La résolution ne peut être qu’un mauvais tour d’origine divine (on fait explicitement allusion au châtiment divin, à la punition, à la fatalité transcendante). Nous éprouvons le plaisir de lacomplicité. Le spectateur, qui suit principalement le personnage de Madame de La Pommeraye, ne comprend que tardivement la folie dans laquelle elle est en train de sombrer. Ce spectateur comprend très vite que tout le monde joue un double jeu, pas juste le Marquis qui, en bon libertin, ment comme il respire. Une séquence particulièrement évocatrice de ce phénomène : un dîner réunissant les principaux protagonistes, dans lequel le Marquis arrive et mime la surprise en rencontrant enfin la mademoiselle de Joncquières. Or, quelques secondes plus tôt, on apprenait lors d’une confidence quemadame de La Pommeraye se joue de son ancien amant en lui faisant croire qu’elle souhaitait qu’il puisse rencontrer cette même jeune femme…

Derrière les masques – et les costumes – ce sont donc les déceptions qui animent les personnages : les malheurs de son passé que dissimule Mademoiselle de Joncquières, l’amour déçu de Madame de La Pommeraye, le libertinage du Maquis qui sera source de sa désillusion. La belle enveloppe est donc un verni d’une intrigue aux accents forcément modernes, parce que détenant une part d’universalité : c’est une tragédie des sentiments. Le spectateur, dans la tradition du conte philosophique, se retrouve au final avec la lourde tâche de tirer des leçons de cette triste intrigue.

MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES de Emmanuel Mouret. Avec Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaac. En salle le 12 septembre 2018.

H2G2 + Monty Python = Dirk Gently, détective holistique

Au début, on m’a conseillé Dirk Gently : « tu verras c’est inspiré de l’auteur qui a écrit aussi le livre qui a inspiré H2G2 : le guide du voyageur galactique » : vous savez ce film du routard de l’espace flanqué d’un robot dépressif doublé par Alan Rickman (Rogue, dans Harry Potter). J’ai fait mes petites recherches : ledit Douglas Adams est en réalité un habitué de l’esprit décalé de H2G2 – et de Dirk Gently – puisqu’il a été scénariste de la célèbre émission de la BBC The Monty Python Flying Circus que seules les personnes honteuses ne connaissent pas.

Un univers déjanté et pourtant rationnel

Dirk Gently c’est une série cliché : ne prenez pas peur. Tout mouvement est exagéré, les jeux des acteurs secondaires sont caricaturés au possible, à tel point que les personnages principaux, Dirk (un détective holistique), Todd (un groom dépressif) et leur amie Farah (une officier de police ratée), bien qu’ils soient tous autant qu’ils sont extraordinaires. Continuer la lecture de « H2G2 + Monty Python = Dirk Gently, détective holistique »

LYF 2018 | C’est parti : cérémonie d’ouverture vendredi 14 !

Moment fort de la scène cinématographique lyonnaise, le Festival du Film Jeune de Lyon revient pour une troisième édition. Vendredi soir, toute l’équipe de l’association LYF vous donne rendez vous à l’amphithéâtre Malraux de l’Université Lyon 3 à 18h30 pour son lancement !

Cette soirée sera l’occasion de découvrir Paul Est La (2017) de Valentina Maurel. Ce film a notamment remporté le premier prix de la Cinéfondation au Festival de Cannes 2017.

Pour réserver gratuitement votre place – ainsi que pour l’ensemble des projections du festival – rendez vous sur la page suivante :

Réservations

Puis rendez-vous le 29 septembre à 11h au Comoedia pour découvrir le palmarès de cette troisième édition !

Bon festival à tous !

Concours de critique – Lisez la critique lauréate de Manon Inami !

Critique de Manon Inami

Le Parc (2016) de Damien Manivel – D’un rêve à l’autre

Deux adolescents se retrouvent dans un parc, s’y promènent. De la gymnastique au « selfie », en passant par Freud, ils tombent amoureux. Cependant, cette relation naissante reste éphémère et la jeune fille se retrouve seule. Cette dernière va alors entreprendre en marche arrière la promenade de la journée passée.

En choisissant une atmosphère onirique et latente, le réalisateur du Parc nous plonge dans un univers étrange, doux et presque féérique. Si l’on croit tout d’abord que l’histoire racontée est des plus banales, quelque chose de caché se dévoile progressivement. Tous les détails de chaque plan comptent et dévoilent un secret. Continuer la lecture de « Concours de critique – Lisez la critique lauréate de Manon Inami ! »

Sauvage – Brutal, marquant, un choc

Sauvage est l’exemple type du titre évocateur. Si vous fermez les yeux, vous aurez une certaine idée, une certaine définition, de ce concept. Peut-être que certains entendront brutal avec sauvage, animal, bref, « sauvage » évoque une disparition de l’humanité, de la civilisation – sans doute est-ce que le sens du film est là. Comme un vernis, la sauvagerie dissimule quelque chose…

Le plus difficile pour un premier long est d’être remarqué, à fortiori en France où la production cinématographique est abondante. Camille Vidal-Naquet, dont Sauvage est le premier long-métrage, part ainsi de postulats engagés : Léo est un jeune homme homosexuel qui se prostitue. Sujet immédiatement saisissant, la prostitution masculine étant entouré de beaucoup plus de silence que la prostitution féminine. Le corps jeune et svelte devient malade, souffrant, se déchire, crache du sang, se voûte. La crise est donc physique et sentimentale, incapable de se projeter dans un avenir – cette scène terrible chez le médecin où le personnage semble incapable de s’imaginer sans drogues, sans prostitution. L’horreur de sa situation ne lui saute pas aux yeux, certains de ses « collègues » ayant même l’impression qu’il aime se prostituer. Certains clients aux goûts particulièrement extrêmes pourraient pourtant le faire réagir comme le spectateur qui ne pourra pas rester insensible devant la violence de certaines scènes – violence qui n’apparaît pas à l’écran, qui n’est qu’évoquée par le travail d’imagination du spectateur. Celui-ci est bien aidé, d’ailleurs, par l’acteur Félix Maritaud, saisissant dans sa capacité à incarner la souffrance.

Ainsi, si la forme du film – par moment volontairement très réaliste, documentariste – est aussi marquante c’est aussi pour dresser le portrait d’une certaine jeunesse. Incapable de se projeter dans l’avenir donc, mais aussi incapable d’accepter le train-train quotidien. Le dernier plan du film est en cela parlant : ce que cherche le personnage principal n’est ni dans la prostitution ni dans la bouée de sauvetage que la vie lui avait jeté, mais dans cette sauvagerie, dans cette violence. Il y a dans le film une volonté de vivre intensément, de s’émanciper d’une norme, et pour cela il faut accepter de vivre violemment, brutalement, sauvagement. Paradoxalement, seul, le personnage de Félix Maritaux est incapable de vivre pleinement puisqu’il se met à dépendre de sa condition (la prostitution, la vie dans la rue) alors que celle-ci est absolument invivable. Elle est même devenue perverse : le premier médecin du film, dans la séquence d’introduction, n’est autre qu’un client accomplissant son fantasme. Si rien n’est fiable, il n’est alors pas surprenant que le personnage s’enferme dans un cercle vicieux. En fait, c’est peut être justement là que se joue le film : le manque d’affection entourant Léo – pas de parents, de compagnons – est une forme de violence à son égard. Cette vie devient le vernis dont il s’empare pour combler un vide en lui. Cette jeunesse incapable d’être regardée comme elle l’aimerait, dans un monde sombre, très sombre, et souvent très peu enclin à proposer de l’espoir.

Sauvage (2018) de Camille Vidal-Naquet. Avec Félix Maritaud, Eric Bernard. En salles le 29 août 2018.

Cannes 2018 – Capharnaüm : le coup de cœur de cette édition ?

Prix du Jury – Cannes 2018

On en parlait depuis quelques jours, Gaumont ayant acheté le film cher en espérant une présence au palmarès du nouveau Nadine Labaki. Sa présentation cannoise n’aura pas déçue, l’émotion ayant été forte et les espoirs d’une potentielle Palme d’or énormes. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Capharnaüm : le coup de cœur de cette édition ? »

Cannes 2018 – Un couteau dans le cœur : déchirante déception ?

Compétition officielle

Yann Gonzalez incarne ce renouveau du cinéma français, d’un cinéma plus personnel et esthétique, un cinéma dont le cœur balance entre les cultures underground et le cinéma expérimental. Son précédent long-métrage, Rencontres d’après minuit, était un objet unique en son genre mêlant la poésie d’un texte lyrique avec des thèmes s’articulant autour de la mort, de la sexualité, d’un désespoir profond et d’une croyance extraordinaire dans un cinéma différent. Bertrand Mandico, dont ses Garçons sauvages s’inscrit dans ce courant et a été un joli succès en salle cette année, incarne justement un réalisateur dans le film : tout se mêle, tout est lié, tout se fait écho, au sein de ce renouveau. On attendait beaucoup de ce Couteau dans le cœur, de ce qu’il oserait, tenterait, serait capable de faire. Sans doute que la compétition officielle à Cannes fragilise les films, surtout les œuvres les plus radicales. Cela expliquera sans doute une légère déception de voir que le film joue de codes convenus, assez classiques, malgré son univers personnel et la présence des ingrédients qui faisaient le sel de ses précédents projets. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Un couteau dans le cœur : déchirante déception ? »

Une prière avant l’aube – Un film qui cogne, un film douloureux ?

Séance de minuit à Cannes, mais en ouverture des Hallucinations Collectives 2018. Pour leur 11e édition, le festival lyonnais s’offre le nouveau film de Jean-Stéphane Sauvaire (Johnny Mad Dog) en tête d’affiche. Et dire que le festival commençait fort était un euphémisme tant Une Prière avant l’aube est, littéralement et métaphoriquement, un coup de poing. Plongée dans un monde chaotique, brutal, dans l’enfermement profond une psyché torturé d’un personnage violent, drogué et horriblement seul. Une expérience troublante, déstabilisante… Continuer la lecture de « Une prière avant l’aube – Un film qui cogne, un film douloureux ? »

Cannes 2018 – Dogman : un western italien qui a du chien

Prix d’interprétation masculine – Cannes 2018

Matteo Garonne est l’un des habitués de Cannes de cette sélection 2018. Deux fois Grand prix, il revient cette fois à nouveau avec un film noir, un film violent, un film sale et poussiéreux. Ça rappelle Gomorra. Mais ça n’en n’est qu’un morceau, dans lequel la brutalité est ouvertement animale… avec des chiens plus humains que les humains. Un simple toiletteur pour chien voit revenir un vieil ami sortant de prison, qui bouleverse son quotidien. Ce sera la loi du plus fort, un monde soumis à l’argent – on peut payer des tueurs, vouloir être payé pour aller en prison, payer sa coke – et le reste n’a pas d’intérêt. Garonne a son style, un style marquant : c’est un western italien – l’architecture de certains bâtiments y fait allusion, ainsi que les lieux ou même la gestion des espaces extérieurs. Continuer la lecture de « Cannes 2018 – Dogman : un western italien qui a du chien »