[Cannes 2017] La polémique Netflix : que devient le cinéma ?

Après l’annonce du palmarès, ce dimanche soir, il m’est apparu important de revenir sur une question importante qui n’avait été que soulevée, résolue à la hâte et à laquelle en tous cas aucune réponse n’avait été donnée : celle de la présence de films Netflix sélectionnés en compétition.

Tout commence avec l’annonce de la sélection officielle le 13 avril : deux films produits par le géant américain de la VOD Netflix, respectivement Okja, du coréen Bong Joon-ho, et The Meyerhowitz stories, de Noah Baumbach sont sélectionnés par le Festival.

Dans la foulée, la Fédération nationale des Cinémas Français – la fameuse à l’origine du Printemps du Cinéma ou d’autres manifestations – a réagi en s’étonnant que  » le conseil d’administration [du Festival] dont elle est membre n’ait été consulté  » à propos de la sélection des deux films produits par Netflix. La FNCF allait même jusqu’à s’interroger sur l’épineuse question que j’ai choisi de traiter :

Et qu’en sera-t-il demain, si des films du Festival de Cannes ne sortaient pas en salles, remettant ainsi en cause leur nature d’oeuvre cinématographique ?

En effet, hors de la salle le cinéma existe-t-il vraiment ? Ou est-ce plutôt une certaine vision que l’on se fait du cinéma, qui est tant un lieu qu’un art, avec ses adeptes, ses passants, … Mais à l’inverse ne devons-nous pas revoir les réglementations et la chronologie des médias, fondements de l’exception culturelle du cinéma français, pour coller au mieux à la cinématographie, son monde, son univers.

Le cinéma comme lieu

Le cinéma, autant qu’il est un art, est un lieu. C’est d’ailleurs le seul art qui peut se vanter d’avoir un seul mot pour désigner tant les œuvres qui s’y rattachent que le lieu dans lequel on les voit. On ne dit en effet pas qu’on va à la musique pour écouter des œuvres sonores, ou à la peinture pour admirer des toiles.

Pour définir ce lieu si particulier, je prendrai l’exemple que Jean-Pierre Sougy utilise et qui m’a beaucoup plu : la salle de cinéma, c’est un peu comme une église. C’est en effet un lieu de communion sociale avant tout, les individus s’y retrouvent, dans des rangs épars pour regarder et assister pendant une heure ou deux à un même message, délivré par un artiste qui s’impose donc comme un interprète entre une réalité supérieure et les femmes et les hommes venus s’enrichir de nouvelles images et de nouvelles expériences.

De plus, comme l’Eglise, la salle de cinéma possède une sociologie particulière : elle peut être composée tant de néophytes, de passants occasionnels, que d’illustres éclairés, les cinéphiles, qui viennent au cinéma souvent seuls car personne ne veut gâcher un film par leurs commentaires incessants, ils sont habillés dans leurs longs manteaux noirs et gribouillent sur leur carnet pour préparer le prêche qu’ils tiendront à l’issue de la séance.

Si je voulais chercher davantage dans la comparaison, je dirais même que de la même manière que les mariages se forment à l’Eglise, des couples se forment souvent au cinéma, lieu propice car il nous enlève au réel pendant quelques instants, nous plonge dans une obscurité intime et envoûtante, naturellement favorable à l’élévation vers d’autres cieux sentimentaux.

Video Killed the Radio Star, Julia Chapot, 2016

Le cinéma comme art visuel

Le cinéma au delà de la salle reste un art qui pourrait être défini assez fidèlement par une superposition d’images et de sons. Certains pourront ne pas être d’accord avec cette définition, mais comme président du Festival du film Jeune de Lyon, j’ai été amené à constater que le cinéma n’est pas seulement une vidéo avec une histoire. Evidemment, le cinéma doit cependant toujours raconter un message, là aussi je reprendrai une citation bien connue sur la question :

Le cinéma c’est dire le vrai, avec du faux.

Comme tous les arts, le cinéma est un messager entre une vérité supérieure et le commun des mortels. Cette vérité supérieure est portée par ceux qui créent le film, et interprétée par les comédiens ou les personnes qui y figurent.

Evidemment aussi, il y a toujours cette distinction un peu présomptueuse entre le cinéma, et la vidéo, la deuxième étant nettement inférieure en qualité au premier. Pour reprendre cette fois Claude Duty, je pense vraiment que le cinéma existe dès qu’il y a l’intention de faire passer une idée, un message au moyen d’une création mêlant sons et images. 

Naturellement, la Fédération des Cinémas Français considère que la nature cinématographique d’une oeuvre est conditionnée par sa sortie en salle. Mais alors, Okja de Bong Joon-ho (réalisateur également du génial Transperceneige) ne serait pas du cinéma seulement parce qu’il ne sera pas visible en salles ? Cette condition est compréhensible, mais à mon sens trop restrictive et d’un autre temps.

Qu’est-ce que le cinéma aujourd’hui ?

C’est en effet une question qui se pose : à l’ère de la révolution numérique que nous connaissons depuis voilà une dizaine d’année. Rien que dans le Festival du film Jeune de Lyon, pour sa première édition, le cinéma que nous avons reçu, produit par de jeunes lyonnaises et lyonnais était considérablement innovant et dynamique. Il est aujourd’hui aisé de faire un film, ne serait-ce qu’avec un téléphone et une application de montage vidéo, pour une qualité presque équivalente au premier coup d’œil à du matériel professionnel.

Dans la catégorie si particulière du film jeune, particulière tant au niveau de son niveau de professionnalisme parfois, que par son innovation insouciante, ou son goût du risque inégalable, la distinction entre une vidéo et un court-métrage (du cinéma, donc) se fait également : la vidéo sera généralement comique, tournée vers un public restreint et déterminé (une bande d’amis, la famille, …) quand le cinéma sera adressé justement à n’importe quelle personne capable de voir des images.

Pour revenir à ma comparaison avec l’Eglise, le cinéma a de cette comparaison le côté universaliste. Il nous est arrivé à tous, lors d’un échange scolaire international d’aller au cinéma dans une langue étrangère, ou au moins de regarder un film sans possibilité de traduction ou de compréhension. Les images, et le cinéma ont de cela la faculté d’être internationaux et de parler à tous, dans toutes les langues.

Le cinéma, c’est avant tout des images, un message, quelque soit le support, et quelles que soient les conditions dans lesquelles on les reçoit.

Elevé par la rue, Martin Gadiolet et François Rozel, 2016

Quel avenir pour le cinéma français ?

Aujourd’hui en effet, Netflix pose problème. Avec la chronologie des médias, sans cesse décriée par les acteurs du cinéma, l’opérateur n’a aucun intérêt à diffuser son film en salles, ce qui l’empêcherait de le diffuser à ses abonnés avant … trois ans !

Pour autant, Netflix, en s’imposant de plus en plus comme un producteur de cinéma de qualité (Okja, de Bong Joon-ho évidemment, mais également un tournage en cours d’un film de Martin Scorcese), ne devrait pas être exclu du Festival international du film de Cannes, qui se priverait alors, pour des raisons qui apparaîtrait comme reposant sur des principes idéologiques uniquement, de films de qualité reconnue.

La véritable solution repose entre les mains de la législation française et plus largement des politiques publiques culturelles. Il faut évidemment un renouvellement de la chronologie des médias qui tienne compte des nouveaux acteurs tels que Netflix, non pas en leur imposant des règlementations strictes qui les feront fuir, mais en adaptant et en modelant l’exception culturelle du cinéma français à leurs intérêts, de sorte à conserver un marché du cinéma dynamique et reconnu.

Je pense donc en conclusion avec espoir que les générations que nous sommes, celles qui font le cinéma jeune d’aujourd’hui, bénéficieront d’un secteur français du cinéma propice et favorable à la création, ainsi qu’à l’entreprise. Et j’ai la forte conviction que si ce secteur ne s’adapte pas avant, nous serons les acteurs de sa transformation et nous porteront sa refondation vers des horizons encore plus larges.

Auteur : Pierre TRIOLLIER DU BROCHET

Etudiant en droit et science politique à l'Université Jean Moulin Lyon III, Pierre TRIOLLIER est également violoniste à l'Orchestre de l'Université Jean Moulin Lyon III. En 2015, il fonde avec Jean-Félix LAVAL, le Festival du film lycéen de Saint-Just, puis en 2016 l'association qui deviendra "Lyf - Union et Festival du film jeune de Lyon" qui organise le Festival du film jeune de Lyon chaque année en septembre. Il préside l'association depuis sa création en 2016.

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