Interview de Cédric Klapisch (Ce qui nous lie, L’Auberge espagnole, Le Péril Jeune,…)

A l’occasion de sa venue à Lyon pour présenter son nouveau film Ce qui nous lie (en salles le 14 juin), Cédric Klapisch a accepté de répondre à nos questions sur le film, mais aussi de manière plus générale sur l’état de l’industrie cinématographique française…

Comédie, drame, documentaire, science-fiction… vous avez réalisé, depuis 20 ans, des films aux sujets et aux genres très variés. Comment expliquez-vous avoir un cinéma aussi éclectique ?

Parce que je suis comme ça ? (rire) Je suis curieux, et je n’aime pas les réalisateurs qui font tout le temps les mêmes films. J’aime le cinéma dans sa diversité : les westerns, les comédies, la science-fiction… Je n’aimerais pas m’enfermer dans un genre. Ça me donne envie d’explorer des univers que je connais mal. Je cherche toujours des idées qui me font sortir de moi-même, de mes habitudes. Dans Ce qui nous lie, je n’avais jamais filmé dans la nature, je savais que ce serait un grand bond. Ça m’a pris du temps. Je me suis rendu compte que tous les films que j’ai faits auparavant c’était dans des rues, dans des villes.

Est-ce que ça a été un des éléments déclencheurs, un des points de départ de ce film d’aller tourner dans la nature, dans la campagne ? Parler des vignobles ?

Clairement. J’en avais besoin quelque part. Après, ça a été aussi pour parler du vin, et je me suis fixé sur la Bourgogne. Ça aurait pu être l’Alsace, le Bordelais… Mais déjà c’était la région que je connaissais le mieux – j’y étais déjà allé. Il y a quelque chose de très emblématique de la France. Il y a quelque chose de très antique là-bas, on pense au Moyen-Âge, à l’Antiquité… Mais c’était pour parler de la France et de l’agriculture, ce qui dépasse le seul sujet des vignobles.

Justement, votre film est très ouvert sur le monde : votre personnage principal est passé par le Chili, l’Australie… on ne le voit pourtant jamais en dehors de la Bourgogne, où il revient au début du film après plusieurs années de voyage… Pourquoi avoir voulu faire un film aussi ouvert sur le monde ? Est-ce que vous vous considérez comme un « mondialiste heureux » ?

On peut dire ça. C’était au centre des débats de la campagne présidentielle : est-ce que l’on ouvre ou est-ce que l’on ferme nos frontières ? C’est une question centrale dans le monde d’aujourd’hui. Moi j’ai l’impression que quand on a ouvert la porte, on ne peut plus la refermer. Il y a des avions, internet… Qu’on le veuille ou non le monde est mondialisé. C’est aussi positif – il y a des aspects négatifs à la mondialisation – de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde, que tout le monde est connecté. Il y a un côté « citoyen du monde » aujourd’hui. Il n’y a pas que des marchandises qui voyagent, il y a aussi des informations : quand il y a un tsunami à l’autre bout de la planète, on a de la compassion pour eux. Être « citoyen du monde », c’est ça, se sentir solidaire de ce qui se passe à l’autre bout du monde, ce n’est pas juste acheter des voitures et vendre des trucs. C’est la situation d’aujourd’hui. C’est aussi le résultat des élections. On est obligé d’intégrer le voyage, même si on n’aime pas les immigrés, il y a quelque chose qui fait que les français vont ailleurs et les étrangers viennent ici et que c’est comme ça. Il n’y a pas à dire qu’on aime ou qu’on aime pas, c’est comme ça. Le monde est ouvert, et je préfère la circulation humaine à la circulation des marchandises. Y’a pas que les télévisions et les téléphones qui voyagent. Et ça ne date pas d’hier ! Quand on essaye de nous faire croire que c’est depuis 2 ans, 10 ans… La Gaule décrite par César était déjà un pays de mélange.

Dans votre cinéma, c’est toujours la jeunesse qui voyage, clairement le « voyage forme la jeunesse ». Comment est-ce que vous percevez ça ? Est-ce que c’est une volonté ou un phénomène constaté ?

Je le constate parce que sur ce film-là, je devais parler de la Bourgogne et je me suis rendu compte en me documentant sur le métier de vigneron d’aujourd’hui qu’un jeune de moins de 30 ans est forcément allé ailleurs. Il a été dans une autre région en France, ou à l’étranger : en Californie, en Afrique du Sud, en Australie, … C’est réel. Il y a un lycée viticole à Beaune, je pense que 90 % des jeunes qui en sortent vont faire un stage de 6 mois minimum, ailleurs. Ce qui était important pour moi sur ce film, c’était de ne pas mentir. Il y a la notion de territoire, de régionalisme, mais aussi d’ouverture sur le monde. C’était une marque contemporaine.

Vous disiez que la recherche documentaire avait été importante vu que vous ne connaissiez pas bien ce milieu. Est-ce que ça a été l’une des difficultés de votre travail sur ce film ?

C’était une des difficultés, un peu le même genre que pour Ma Part du Gâteau : il fallait que je rencontre et que je connaisse le monde de la finance. Moi, je n’étais pas du tout au fait de ce monde-là, il a fallu que je fasse un travail de journaliste avec un système d’enquête, d’interview… Là, c’est pareil, j’ai interviewé une trentaine de vignerons, j’ai parlé avec beaucoup de gens, des gens qui travaillaient en bio, quels arguments ils avaient chacun… Je ne pouvais pas aborder ce film sans me documenter, et pas qu’avec des livres ou des documentaires. C’était beaucoup en parlant et faisant des repérages. Donc oui, beaucoup de travail de documentation en amont.

Comment en êtes-vous venu à travailler avec ces trois acteurs : Pio Marmai, Ana Girardot et François Civil, qui forment le cœur du film, et qui n’avaient jamais travaillé ensemble ?

Moi, c’est presque ce qui m’intéresse dans le cinéma : la magie du casting. C’est pour moi ce qui a été le cœur de la série Dix pour cent : elle parle des acteurs. C’est pour ça que j’avais accepté de travailler dessus en en faisant le casting. C’est difficile d’expliquer parce que c’est quelque chose d’un peu intuitif, de magique. J’avais envie de travailler avec Pio parce que je sentais qu’il fallait que je fasse quelque chose avec lui, il y avait une forme de complicité quand je le rencontrais. Je me suis demandé qui pourrait être son frère. J’étais alors sur Dix pour cent sur laquelle j’ai rencontré François Civil, je me suis dit qu’il aurait pu. On a fait un essai et ils se sont super bien entendus. Ce n’était même pas un casting, plus la vérification de quelque chose d’intuitif. J’avais déjà envie de travailler avec Ana Girardot que j’avais rencontré lors du casting pour Ma Part du gâteau. On a vu plein d’actrices et c’était celle qui se mariait le mieux avec ces deux frères. Ça s’est fait petit à petit. Dans un film comme ça, on ne peut pas choisir une personne parce que c’est un bon acteur, il faut choisir les gens par rapport à l’alchimie qu’ils forment entre eux. Là je voyais qu’il se passait un truc entre eux, quelque chose de magique, de particulier. Ça s’est confirmé au fur et à mesure puisque le tournage : douze semaines pendant douze mois, 4 tournages pour les 4 saisons, de fait, ils ont travaillé ensemble pendant un an.

En tant que producteur, est-ce que vous portez un regard optimiste ou pessimiste sur l’état de l’industrie du cinéma en France aujourd’hui ?

Ce qui est drôle, c’est que quand j’étais étudiant, les gens parlaient de la mort du cinéma. Ils disaient que c’était fini. C’était dans les années 1980, et quand vous avez 20 ans et que votre professeur vous dit que c’est bientôt fini, c’est assez flippant. Du coup, j’ai appris que tous les 10 ans on vous annonce que ce métier est en crise et en voie de disparition, ainsi que le cinéma – alors qu’encore l’année dernière, on a battu des records en termes d’audiences. C’est fou à quel point on pense que c’est fini, que là en ce moment les séries télé prennent le dessus, qu’internet prend le dessus… mais le cinéma est toujours là. Je ne suis pas pessimiste, je sais que le cinéma va évoluer que ça évolue très très vite ces derniers temps. D’une certaine façon, j’ai eu beaucoup de chance d’être un réalisateur dans la fin des années 1980 et début 1990 parce que c’était une bonne période pour être un jeune réalisateur. C’est peut-être moins facile aujourd’hui. Mais je vois qu’il y a une relève actuellement, des jeunes super doués, donc qui feront des films que les gens iront regarder ! Je suis optimiste pour ça. On en a pas fini avec ce médium de la même façon qu’on en a pas fini avec l’opéra ou le théâtre. L’opéra, ça fait des milliers d’années qu’on dit que c’est sur la fin. Je pense que les choses restent. Le violon est un vieil instrument, mais il est toujours là.

Vous parliez des évolutions de la pratique du cinéma, par exemple avec les séries ou internet. Aujourd’hui, il y a une vraie problématique autour d’acteurs comme Netflix et de leur capacité de financement des films, qui leur permet d’imposer leur vision – comme celle de ne plus sortir les films en salle directement. Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que cela change votre regard sur les films en tant que réalisateur ou en tant que producteur ?

Oui, bien sûr. Après, justement, j’ai fait une série télé et des longs-métrages. Je ne les fais pas dans la même optique. Je vois bien que travailler pour une chaîne de télé ou pour le cinéma, ce n’est pas la même partie du cerveau qui travaille. Je pense que quand on consomme, quand on va au cinéma, et quand on regarde une série télé chez soi, ce n’est pas le même regard non plus. On n’attend pas la même chose en tant que spectateur. Je comprends la logique de Netflix, après je n’ai pas envie que le cinéma dans une salle ne se perde. C’est une émotion qui est vraiment différente, par rapport à un ordinateur ou une télévision. Il y a vraiment une idée de partage. Je vois bien qu’avec Ce qui nous lie, le fait de le voir en vidéo ou de le voir dans une salle avec des gens, il y a quelque chose qui porte – que ce soit les moments tristes ou les moments comiques, les choses sont décuplées. Ce n’est pas juste ce qu’il y a sur l’écran, la qualité du son, de l’image… Ça, il faut essayer de le préserver. En France, on a une politique qui aide à protéger la salle, avec la chronologie des médias. C’est un combat : chacun doit trouver sa place, il y a une place à trouver pour les nouveaux entrants.

Est-ce qu’on pourrait voir cela comme le plus grand changement qu’ait connu l’industrie entre le moment où vous avez commencé et maintenant ?

Non, parce que le grand changement pour moi a été l’explosion des chaînes de télé. J’ai grandi avec une chaîne, puis trois chaînes et quand j’avais entre 16 et 18 ans, il y a eu plein de chaînes de télévision, dont Canal+. Ça a été une révolution. On ne sait pas encore dire à quel point ça a été important. Il y a eu un moment vers la fin des années 1980 où la télé est venue sauver le cinéma. L’exemple de ça, c’est le cinéma italien. C’était le meilleur du monde, ils n’ont pas eu la politique culturelle qu’on a eu en France, ils ont perdu le cinéma. A partir de la fin des années 1980, il n’y avait plus de cinéma italien. Il y a toujours Nanni Morreti, Paolo Sorrentino, de grands réalisateurs. Mais dans les années 1950, 1960 et 1970, il y avait 50 réalisateurs italiens et avec de très très grands films. On voit que ce qu’a fait Berlusconi en Italie et ce qu’on a fait en France avec Jack Lang, comment on a obligé les chaînes de télévision à investir, ça a sauvé le cinéma français. Parce qu’il avait besoin d’être sauvé pour plein de raison : face au cinéma européen et américain. Il y a de nouveau un risque par rapport à Internet, à la mondialisation, et à plein d’autres choses. Il faut inventer un acte politique – je crois beaucoup à ça – qui préserve les choses qui ont existé jusqu’à présent. Il faut être inventif, dans les fictions, mais aussi en politique. En France, il n’y a eu que deux ministres de la culture : Jack Lang et Malraux, les deux qui ont inventé des choses. Sans Malraux, il n’y aurait pas le CNC, pas le fond de soutien, l’avance sur recettes… C’est grâce à des actes comme ça que le cinéma existe.

Est-ce que vous avez une idée de l’acte qu’il faudrait faire en réponse à ces évolutions ?

C’est évidemment plus complexe aujourd’hui parce que la solution ne peut plus être juste nationale. C’est forcément une solution internationale. Pas seulement européenne : Netflix, ce n’est pas européen. Je pense que c’est quelque chose qui va se mettre en place parce que les gens qui sont dans la logique d’internet (Youtube, Google, Netflix ou Amazon) vont avoir besoin de contenus. Il y aura un moment où le financement des films qui reste énorme – même pour eux – où tout va se « caler ». C’est encore un flou artistique, il y a plein de choses à gérer, comme le piratage. Des choses se mettront en place, on est encore au tout début de la VoD par exemple. A mon avis, la VoD va forcément évoluer et prendre le dessus sur le DVD, qui disparaîtra. Ce sont des évolutions évidentes, de la même façon que la musique en ligne a pris le dessus sur le CD. Il y a des choses qu’on peut visualiser, et des choses qu’il faudra règlementer, encadrer… C’est pour ça que je ne peux pas totalement répondre à la question. Il y a plusieurs choses qui se mélangent. L’utilisation que l’on fait d’internet, de la télévision ou des salles de cinéma, sont liées, mais il faudra arriver à règlementer toutes ces façons de voir des films.

Ce serait donc d’abord une réponse politique avant d’être une réponse de l’industrie ?

C’est les deux en fait. Quand je dis que Jack Lang a eu le bon acte politique, c’était en parlant avec des industriels. Quand il y a eu l’invention de Canal+ et du décodeur, c’est une solution industrielle, qui est aussi une solution juridique, et qui trouve sa place entre la télé et le cinéma. D’un coup, cette solution industrielle, politique et juridique amène à un renouveau ou en tout cas à un essor du cinéma.

La réforme préparée par le CNC de la chronologie des médias résoudrait-elle le problème ?

Je pense qu’on est obligé de résoudre cette question. Chaque pays la résout de manière différente. Aux États-Unis, ils la résolvent de manière très différente. Nous avons en France un historique. On voit bien le conflit Netflix qu’il y a eu à Cannes. Les exploitants, les gens qui passent les films dans les salles, ont besoin d’être protégé, et donc de trouver une règlementation qui satisfasse tout le monde. Il y a différentes industries en fait, là.

Dernière question : est-ce que vous avez des idées pour votre prochain projet ?

Oui ! (rire) En fait je suis en train d’écrire un long-métrage et une série télé : je ne me suis pas encore sorti de cette ambivalence. C’est drôle, parce que j’écris les deux en parallèle et c’est vraiment deux façons de penser très différentes. C’est assez schizophrène de faire les deux à la fois. Mais c’est vraiment encore de l’écriture, donc j’attends que ce soit un peu plus concret avant d’en parler.

Ce qui nous lie sortira en salle le 14 juin 2017.

Nos remerciements à Cédric Klapisch pour le temps qu’il nous aura consacré, ainsi qu’aux équipes de Studio Canal et d’UGC Confluence.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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