Les Filles d’Avril – L’insoutenable légèreté morale des relations mères-filles

On pourrait dire, par euphémisme, que Michel Franco est un petit comique. En effet, son goût prononcé pour la cruauté donne à son travail une dimension proprement fascinante, quasi humoristique. Un humour noir, bien entendu, très noir. Ainsi, après avoir été remarqué pour son Después de Lucía en 2012 (Prix Un certain regard à Cannes) puis pour son Chronic en 2015 (Prix du scénario à Cannes), il revient avec son Las hijas de Abril, Les Filles d’Avril, dans lequel le réalisateur retourne au Mexique après son détour aux États-Unis. Avril vit loin de ses deux filles, mais elle revient vivre avec elle lorsque que la cadette de 17 ans, Valéria, est sur le point d’accoucher.

Là où Chronic prenait pour sujet la vieillesse, Les Filles d’Avril prend celui de la jeunesse. Mais l’intérêt réside de la manière dont il aborde ces sujets : toujours sous le même angle : celui de la perte. En effet, dans les deux films, les personnages « perdent » quelque chose de central pour eux. Dans Chronic, c’était la capacité de s’occuper de soi, comprendre sa dignité. Les longues séquences qui mettaient le spectateur dans des situations gênantes où Tim Roth, aide soignant, obligé de nettoyer ces personnes âgées ayant eu des « petits accidents », obligés d’être aidés pour prendre une douche… Autant de situation qu’on ne montre jamais, mais qui concernent tout le monde. Chronic, c’est un Amour en complaisant : jamais le spectateur n’éprouvait autre chose pour les personnages qu’un léger sentiment de honte mêlée à un malaise perpétuel. C’est à nouveau le cas de Les Filles d’Avril : dès le début du film, le spectateur se retrouve face à cette jeune fille de 17 ans, Valéria, enceinte de sept mois. Le fait qu’il n’est pas mis en évidence sa condition immédiatement joue aussi dans notre rapport au personnage (d’abord, on l’entend avoir un rapport sexuel, elle sort de sa chambre boire un verre d’eau mais le choix de l’angle nous empêche de voir son ventre, qui n’apparaît qu’après quelques minutes de film). Alors que pendant un temps, le film tendrait à illustrer de la difficulté d’avoir un enfant à cet âge, il s’avère se retourner complètement : la fille est dévorée par la mère.

On constate ainsi chez Franco une angoisse liée à la vieillesse. La jeunesse est sanctuarisée chez lui. Ce qu’on trouve dans la fin de Chronic (la vieillesse n’est que perte et assistanat, mais ironie noire, le personnage de Tim Roth ne l’atteindra « heureusement » jamais), on le retrouve aussi dans Les Filles d’Avril. Le personnage de Emma Suarez (immense actrice d’ailleurs!) revient aider sa fille à gérer un nouveau né alors qu’elle n’est elle-même qu’une adolescente. C’est alors pour le personnage d’Avril une occasion de revenir en arrière : là où elle avait le « même âge que Valéria » quand elle a eu Clara, l’aînée de ses deux filles, elle va pouvoir vivre cette naissance en tant que mère assumée, complète, confiante, expérimentée. Elle recherche alors rapidement sa jeunesse, justement, en prenant la place de sa fille. Elle devient envahissante : elle achète les vêtements du bébé, impose à sa fille et son compagnon de savoir où ils vont… La cruauté de Michel Franco est ici : la mère ne va pas juste prendre la place de mère de sa fille, bien pire, elle va essayer de l’effacer. Avril commence par faire retirer la garde de l’enfant au motif que Valéria ne serait pas assez mature pour élever un enfant (ce qui semble, en fait, logique). Puis, elle entretient une liaison avec le père du bébé (sans considération morale : différence d’âge, le fait qu’il couche avec la mère de sa copine… !), en s’habillant à nouveau comme une jeune femme d’une vingtaine d’années et en allant en boite… Pire, elle le fait sans regard pour sa fille, bouleversée, traumatisée par l’expérience (un bébé qu’on lui retire, son copain qui s’en va sans raison,…). Ces événements ne conduisent pas à une fin heureuse et morale, mais à une fin où Valéria aura certes mûri, mais où elle sera seule, à 17 ans, un bébé sur les bras. C’est, chez le réalisateur, une fin quasi-optimiste.

Les Filles d’Avril (2017), de Michel Franco, avec E. Suarez, A. Valeria Becerril, E. Arrizon. Sortie le 2 août 2017.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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