Barbara – Abrogation du biopic par contumace

Le terme biopic est la contraction de biographical picture, un film biographique. Précisément ce que n’est pas Barbara de Mathieu Amalric. L’enjeu est alors ici de répondre à cette question : qu’est ce qu’est Barbara si ce n’est pas un biopic ? C’est l’étude des sentiments profonds suscités par la connaissance, par les traces de l’existence, de la chanteuse Barbara, par un jeune adolescent de 16 ans qui a vieilli (Amalric). Passionné par la voix, par les textes, mais peut-être plus encore par sa manière d’exister que par sa vie et ce qui l’a traversée. Une passion dévorante qui anime un Homme qui, dans un geste rempli de fatalité, essaie de faire sien un fantôme.

Et ce geste, il est cinématographique. Il est Mathieu Amalric, dans une mise en abîme, une justification scénaristique : on tourne dans le film, un autre film, sur Barbara. Cette dernière est interprétée par Jeanne Balibar, qui joue celle qui joue à être Barbara. C’est leur rencontre qui constitue le moteur du film : elle se transforme devant sa caméra. Comme un papillon sortant de sa chrysalide, elle change, le doute s’instille : est-ce une illusion que vit le réalisateur ? Ou un rêve éveillé ? C’est un fantôme, le fantôme qui survit à travers ces images d’archives (ou plutôt ces fausses images d’archives : c’est Balibar qui joue Barbara dedans…). Mais on oublie jusqu’aux traits de la vraie interprète, elles semblent respirer le même air.

Mêlant les techniques (fausses archives, caméra à l’épaule, longs plans séquence immortalisant un tournage de film…), on devine le fantasme. Celui de la voir, de l’avoir, pour de vrai, en chair et en os. Cette séquence exceptionnelle dans laquelle Amalric se jette devant la caméra pour se mettre dans le public écoutant Barbara à un concert. Amalric, toujours lui, qui va après le concert demander un autographe à Barbara-Balibar (vous suivez?). L’artiste répond d’un cinglant : « c’est un film sur vous ou un film sur moi ? ». « C’est la même chose ». Il a un regard d’enfant émerveillé.

Franchir l’illusion cinématographique, et le regard fasciné du réalisateur-acteur-scénariste-amoureux transi, essayer de « quitter ce décor » pour finalement rejoindre une pureté, une simplicité. Elle, sur son piano, chante. Lui, regarde, assiste. La caméra tourne autour, le blanc immaculé éclairant abondement le visage de Balibar, qui finit par disparaître à contre-jour. Ce n’était pas Balibar, peut être Barbara elle-même, ou un « spectre ». C’est ce mot qui est lâché quelques minutes après dans la séquence finale du film. La plus étrange sans doute : quelques plans, on est revenu à la maison où elle a vécu. Un châle (son châle), posé sur une chaise. C’est sa cape qu’elle a fait tombé, elle n’est plus super-héroïne, n’est plus cette femme fatale, cette séductrice, cette professionnelle, cette travailleuse, cette hystérique, ce petit animal fragile. Ou, au contraire, elle est tout ça à la fois. Elle est redevenue une femme normale, engagée (Barbara le fut véritablement contre le SIDA). Mais difficile de savoir s’il s’agit de Barbara ou Balibar. Qu’importe, finalement, pourvu que les fantômes s’impriment sur pellicule.

Barbara (2017) de Mathieu Amalric, avec J. Balibar, M. Amalric, V. Peirani. Sortie le 6 septembre 2017.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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