The Square – Pensées à partir d’un carré

Palme d’or – Festival de Cannes 2017

The Square est une idéologie. Celle d’une artiste qui imaginait un carré, un morceau de place, dans lequel nous serions égaux en droits et en devoirs. C’est aussi celle de Christian, qui dirige ce musée d’art contemporain. The Square est un lieu de vie, les gens y passent, y travaillent, on apprécie l’idée mais veut-on vraiment l’incarner ? Pourquoi tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’un discours banal et attendu alors qu’en pratique personne n’est capable de vivre comme dans The Square ?

The Square est le miroir d’une société – de notre société – et de son hypocrisie. Un concept-art tel que cette exposition, qui ne reflète « aucun enjeu d’actualité, aucun sujet polémique ». Bref, invendable. Et pourtant, personne n’en applique les concepts : le film repose sur cette incohérence existentielle entre une vision idéaliste du monde et la pratique du monde par les individus. Christian, lui, qui se fait voler son porte-feuille, va jusqu’à poster des lettres de menaces, pour qu’on lui rende, dans toutes les boites aux lettres d’un immeuble de banlieue. Il le fait lâchement, rapidement, de nuit, sans réfléchir aux conséquences de son acte. C’est purement égoïste, c’est purement pragmatique (on m’a volé, alors je réagis). Loin des idéaux humanistes de l’exposition qu’il est supposé vendre. Les œuvres d’art contemporain dans le film en joue : You Have Nothing en face de plusieurs petits tas de gravier : matérialisation de l’individualisme, de l’absence de rapports entre les êtres. Même si c’est volontairement un peu pompeux (les piles doivent être parfaitement identiques, et lorsque par accident une diminue de taille, les conservateurs du musée rajoutent eux-même du gravier pour que la sacro-sainte vision de l’artiste soit préservée). On s’interroge aussi sur l’éthique de l’art : peut-on promouvoir une exposition comme The Square en montrant l’archétype de l’enfant sans défense explosant sans raison sur une place ?

The Square définit nos relations humaines. Si, à l’intérieur de celui-ci l’honnêteté est déterminante. Il faut ainsi choisir un bouton à l’entrée de l’exposition, entre « Je fais confiance aux autres » et « Je ne fais pas confiance aux autres ». Si vous appuyez sur le premier bouton, on vous demandera de laisser votre téléphone et votre porte feuille sur le sol, dans un carré, et de revenir le chercher plus tard. Le singe, que voit Christian chez l’américaine, Anne, avec laquelle il couche, renvoie à un retour à l’animalité – presque ridicule : elle veut aller jeter le préservatif usagé, il préfère le faire, elle sous-entend qu’il pense qu’elle va s’en servir pour tomber enceinte. Situation ubuesque où l’on ne peut faire confiance à personne, même avec celle avec qui on partage son lit, même si ce n’est qu’une nuit. L’Homme-singe, aussi surréalistes que son apparition dans le dîner pourrait paraître, est une incarnation de nos peurs profondes : celle d’un retour à l’âge de pierre, à l’Homme des cavernes. Confronter cet Homme-singe incontrôlable à la bourgeoisie, aux sphères intellectuelles, c’est révéler aux classes dominantes leur fragilité. Nous ne sommes que des hommes, et avant, nous marchions à quatre pattes. Le malaise d’une société qui tient en équilibre : celle de cette pile de chaises qui grincent, qui revient symboliquement lors de la seconde rencontre entre Christian et Anne ou encore pendant la conférence de presse en réaction à la publicité extrême pour l’exposition.

The Square est notre héritage. Si finalement le film tourne autour du pot, c’est pour appuyer l’importance d’un retour à l’utopie fondatrice de nos sociétés. La dernière partie du film vise justement à montrer que, quasi religieusement, Christian rejoint The Square. Il emmène ses enfants s’excuser avec lui dans l’immeuble où il a posté des lettres de menaces. C’est justement le groupe de pompom girls, dont l’une des filles de Christian fait partie, qui incarne le mieux les valeurs de The Square, le coach essayant de les convaincre de l’importance du travail de groupe, de penser comme un collectif et non plus comme un individu. The Square est un film qui regarde en avant, et qui s’interroge sur le rôle de l’art (car c’est bel et bien l’art qui a changé le personne de Christian). Il s’agit d’une remarquable Palme d’or, méritée, au-delà des qualités évidentes du Grand Prix et pourtant favori 120 battements par minutes de Robin Campillo.

The Square (2017) de Ruben Östlund, avec C. Bang, E. Moss, D. West. Sortie le 18 octobre 2017.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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