Rencontre avec Léonor Serraille (Jeune Femme, Caméra d’or 2017)

Léonor Serraille a reçu la Caméra d’or, récompensant le meilleur premier film toute sélection confondue, lors du dernier Festival de Cannes. Nous avons pu la rencontrer lors de sa venue à Lyon pour la promotion de Jeune Femme…

L’actrice principale, Laetitia Dosch, est centrale dans le film. Comment en êtes vous venu à travailler avec elle ?

Léonor Serraille : C’est tout simple. Je n’avais pas écrit le film pour elle, et je ne trouvais personne qui n’allait dans ce rôle. Je cherchais, je regardais des films… J’avais trouvé intéressant ce qu’elle faisait La Bataille de Solférino de Justine Triet. Je me l’étais gardé dans la tête, puis j’ai passé beaucoup de temps à faire des recherches sur elle, des interviews, à regarder des vidéos… Tout ce que je pouvais trouver sur Leatitia Dosch je le regardais. J’avais la sensation que ça allait être elle. Je ne peux pas l’expliquer, une intuition. Je l’ai rencontré, et au bout d’une heure de « manger un steak tartare », j’ai su que c’était elle. On a pas fait d’essai. C’était le choix qu’il fallait faire. J’aimais bien le fait de ne pas l’avoir encore trop vu au cinéma : j’avais besoin d’une tête nouvelle. Je l’avais juste vue dans La Bataille de Solférino, et elle n’y a pas le rôle principal. Elle partage l’affiche avec Vincent Macaigne, et il paraît que c’est lui qu’on retient du film.

Vous l’aviez écrit pour elle ?

L.S. : Non : c’était mon scénario de fin d’études à la Fémis. Je l’ai écrit pendant ma dernière année, en 2012-2013. Après, j’ai fait l’aide à l’écriture du CNC, j’ai réduit le scénario. Puis on a eu le premier grand oral du CNC, et je savais que pour y aller, j’avais besoin d’une proposition de casting. J’ai proposé Laetitia et ça s’est fait comme ça. J’ai un peu modifié mes dialogues, mais à part ça… C’est vraiment un projet que j’ai écrit sans penser à une comédienne particulière.

Le personnage dévore littéralement l’écran. Est-ce que vous vous retrouvez dedans ? Est-ce qu’il y a du vécu derrière ce personnage ?

L.S. : J’ai vraiment écrit un personnage à l’inverse de ma personnalité. Il fallait vraiment que j’écrive un personnage qui serait mon opposé. Je n’ose pas parler comme elle fait aux gens, je suis très polie, très disciplinée en fait. Par contre, dans la vie, j’aime bien bouger, faire des choses – un peu comme elle… J’avais besoin de créer un personnage qui m’inspirerait. J’avais besoin d’une héroïne singulière, parce que les gens sont parfois un peu fade. J’avais besoin de quelqu’un qui me fasse rêver. Ma femme idéale à moi. Ce qu’elle fait dans le film, ce sont des choses que j’ai pu faire moi-même. J’ai déjà eu à garder des enfants à Paris, ou me sentir très seule dans une grande ville. Sauf pour la séparation, ça je l’ai inventé. Il me fallait revivre des choses avec quelqu’un qui aurait poussé les portes que je n’ai pas poussé.

Est-ce que vous pensez que le film parle d’une jeune femme ou des jeunes femmes ?

L.S. : Je crois que le film parle de comment se définir en tant que femme. La seule proposition que je fais, c’est de ne pas suivre les conseils de nos mères, nos amies, de nos copains… Finalement, se faire confiance et se définir soit-même. C’est ce que j’espérais. Je n’avais aucune envie de faire passer « un message », mais si on me pose la question, c’était ça. A la fin, Paula est affranchie de plein de choses, elle s’invente elle-même. Tout ce qu’elle va vivre lui appartient. C’est ce que je souhaite, aux jeunes femmes – et aux jeunes hommes aussi ! – de s’inventer eux-même, de se sentir légitime. Il y a assez de contraintes dans la vie pour ne pas avoir à suivre l’avis des autres…

Est-ce que vous avez peur de l’effet « Caméra d’or » ?

L.S. : Déjà, le principe des prix me perturbe un peu… Les récompenses, les compétitions… Je pense à Cannes en disant ça, par exemple, la Palme d’or : pourquoi c’est ce film là qui l’a eu ? Pourquoi The Tree of Life alors que je préfère Melancholia ? C’est un peu le jeu du hasard, là c’est un hasard heureux, c’est tant mieux. Mais c’est pas pour ça qu’on fait des films. Ce qui est bien, c’est que ça met en avant le film. On l’a fait avec pas beaucoup de moyens, avec 800 000€ seulement. On savait pas si on allait le sortir dans beaucoup de salles… Pour « l’après », c’est vrai que les gens me disent qu’ils vont voir LA Caméra d’or, ça met la pression, j’ai peur qu’ils soient déçus… Je pense que le prochain sera plus facile à financer. Ça rassurera les gens, je trouvais ça dur de grappiller des sous. Mais le fait de ne pas avoir de temps et d’argent, ça m’a aidé dans la mise en scène. J’étais contrainte, j’étais en effervescence. Il y a quelque chose d’un peu brûlant dans ce premier film, que je ne retrouverais peut-être jamais. J’ai croisé un réalisateur qui m’a dit de faire attention avec le deuxième : « tu as plus de temps, plus d’argent, puis tu te perds dans ce que tu veux faire… ». Ce qui est long et compliqué, c’est d’avoir des soutiens financer… Mais si ça nous permet de pas avoir des gens payé au SMIC pendant deux semaines, tant mieux : ils ont bossé comme des fous sur ce film !

Jeune Femme sort en salles le 1er novembre 2017. Remerciements au Comoedia, au distributeur Shellac ainsi qu’à Léonor Serraille pour le temps qu’elle nous aura accordé.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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