[Lumière 2017] Le cinéma est mort (Jour 3)

Commencer sa journée en entendant Bertrand Tavernier parler de cinéma, c’est toujours bien la commencer. Surtout quand il s’agit de découvrir un western rare, en 35mm, choisi personnellement par le réalisateur et cinéphile lyonnais. Ainsi, Le Salaire de la violence (Gunman’s Walk, 1958) de Phil Karlson est une œuvre remarquablement en avance sur son temps. On sait que le western est en général symbole d’une vision héroïque et iconique de l’Amérique, et ici c’est bien entendu le cas : les grandes plaines sont encore plus belles en Cinemascope. La figure du père plane sur l’ensemble du film : il est à la fois un modèle pour ses enfants (un héros qui a affronté les indiens avant la fondation de la ville) et le gardien d’un héritage culturel fort et désormais disparu (l’Amérique sauvage, où les lois n’existaient pas encore). Dès lors, les deux fils se divisent inconsciemment sur cet héritage paternel : le revendiquer sous sa forme « pure » (et donc, un retour à la violence) ou bien accepter l’évolution (rentrer dans le rang, ranger le fusil). L’éducation masculine et quasi phallocratique des deux jeunes hommes trouve ainsi des échos dans le film. Les armes sont une nécessité pour l’un (pour survivre) et l’autre ne sait même pas tirer. La manière de se comporter avec les femmes aussi n’est pas la même. La question des relations entre les communautés est aussi très forte dans le film et le ton abordé est très progressiste : le fils cadet tombe amoureux d’une métisse, ce que conspue à la fois le frère aîné et le père. Ce dernier est-il déçu de son fils cadet ? Sans doute, en effet, mais pourtant le final du film vient remettre en question ces relations : le père doit accepter que ce qu’il a été n’est qu’un vague souvenir, un objet du passé. Les lois ont remplacé le fusil, et lui, n’aura désormais plus qu’un fils. Ce discours est extrêmement en avance sur son temps : ce sont des sujets encore d’actualité aux États-Unis en 2017.

ByNWR.com

Nicolas Winding Refn a convié la presse lundi soir à découvrir son nouveau projet « digital ». Le secret était total jusqu’au dernier moment, quand il a dévoilé byNWR.com : un site sur lequel serait montré gratuitement des films rares du patrimoine cinématographique. Idée étonnante : NWR lui même sera l’unique financeur du projet. Il a d’ailleurs déjà commencé à investir dans la restauration de plusieurs films, parmi lesquels les deux que nous verrons le soir même. Pas de pub, pas d’abonnement ! L’objectif de ce projet, c’est de permettre à chacun de s’exprimer, de participer, d’échanger. « Nous sommes tous des artistes », et tout le monde peut échanger avec Internet ses créations. La diffusion des films sera rythmé en trimestre thématique dirigé par un invité (journaliste, artiste…), un film par mois à partir duquel l’invité produira un contenu éditorial (ses propres œuvres, des textes, des compléments…). La plateforme sera hébergée par Mubi (dont les utilisateurs pourront voir les films un mois avant la sortie sur le site ByNWR.com). Le site sera lancé en février 2018.

Le premier film qui sera diffusé sur le site est Marée Nocturne (Night Tide, 1961) de Curtis Harrington, avec un très jeune Denis Hopper. Le film n’est pas brillant, soyons honnête, mais il est plaisant à voir et a tout à fait sa place dans le projet de NWR. Il fourmille de petites idées, de choix, de choses qui pourraient faire merveille ailleurs : un marin tombe amoureux d’une jeune femme qui s’avère être une sirène. Il y a dedans par exemple une femme mystérieuse habillée en noir, le propriétaire d’un stand dans la fête foraine qui a rencontré cette jeune femme d’une bien étrange manière… Le second n’est autre qu’un film perdu depuis cinquante ans. The Nest of the Cuckoo Birds de Bert Williams a été réalisé en 1965 et rarement on aura vu un film aussi mal écrit, mal monté, mal interprété, sans aucun sens (des séquences entières, notamment celle d’introduction, ne veulent strictement rien dire). Les dialogues sont souvent insipides. Il faudrait, en fait, inventer des adjectifs pour qualifier le n’importe quoi du film. Typiquement le genre de production qui cartonnera sur le net : énorme potentiel de memes dans le film (dont le déjà légendaire « JOHNSON IS A COP », répété pendant plusieurs minutes sans trop de raison par on ne sait pas trop qui, le déclamant à d’autres personnages, au début du film). NB : Johnson est le personnage principal du film, mais personne n’est totalement convaincu : si c’est un policier, c’est le plus mauvais policier du monde. Le film se déroule pour précision en grande partie dans un hôtel coupé du monde en pleine forêt tropicale, qui a « peu de visiteurs » (tu m’étonnes, dans un hôtel coupé du monde…), le film se limite donc globalement à 3 ou 4 personnages aussi stupide les uns que les autres. Le tout est enrobé par une petite mamba qui se répète pendant quatre-vingt longues minutes, répétant le titre du film. Petit chef d’oeuvre.

En conclusion, on questionnerait bien encore Winding Refn, ce dernier estimant que son projet est l’avenir du cinéma. Pourtant, on ne nous en a montré que deux morceaux qui auraient pu rester oubliés de l’Histoire du cinéma sans problème. Permettre l’expression artistique de chacun à partir d’un site internet montrant gratuitement des films est admirable, mais la nécessité d’éduquer au regard n’est-t-il pas tout aussi important ? Expliquer pourquoi ces films sont intéressants, de bons points de départ pour une réflexion artistique. Il nous semble que c’est parce que l’on peut faire mieux qu’eux : c’est difficile de faire un film et même un mauvais film est un moyen d’apprendre, que ce soit de nos erreurs ou celles d’autrui. Il faudra donc faire preuve d’esprit critique et espérer que ByNWR.com sera le point de départ de visions de cinémas aussi originales, radicales, donc nécessaire, que celles de NWR lui-même.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

1 réflexion sur « [Lumière 2017] Le cinéma est mort (Jour 3) »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *