[Lumière 2017] On se souvient de Wong Kar-Wai (Jour 8-9)

Le grand jour est enfin arrivé. L’amphithéâtre 3000 est bondé, les invités sont nombreux, tous réunis pour remettre le prix Lumière à Wong Kar-wai. Celui-ci s’est ainsi prêté au jeu du festival en retournant le lendemain le premier film et en venant à la cérémonie de clôture, à l’occasion de la projection en avant-première mondiale de la restauration de In The Mood for Love.

Wong Kar-wai, cinéaste de la jeunesse

On pourrait parler longuement de son œuvre. Le festival a été l’occasion de découvrir son cinéma dans d’excellentes conditions : ses premiers films ont été montré dans leur version restauré. C’était notamment le cas du diptyque Chungking Express et Les Anges Déchus. Deux faces d’une même pièce. Chungking Express est une fresque nostalgique et fougueuse sur une jeunesse perdue, déambulant dans les rues de Hong-Kong, qui rêve d’ailleurs. La fuite, sujet commun de tous ces personnages : ils sont en fuite, ils sont fuis, ils cherchent à fuir. Et comme un écho, deux policiers. Dans la première histoire, il tombe amoureux, dans la deuxième, une femme tombe amoureuse d’un autre. C’est d’une simplicité folle, mais cela permet à Wong Kar-wai de s’aventurer dans d’autres mondes : la beauté des dialogues, des corps qui défilent, des gestes, des mouvements. Un Hong-Kong fantasmagorique. Il n’y a pas besoin de plus pour faire du cinéma que Faye Wong qui se déhanche sur The Mamas & The Papas. Ici, l’amour ne triomphe pas toujours, mais cette fuite à du sens. Les Anges déchus est le versant ténébreux de la montagne. Même nostalgie, œuvre mélancolique, mais désespoir profond, à l’idée de perdre, de grandir – non de vieillir, la nuance est importance. Ici encore, deux histoires d’amour, qui reprennent certaines astuces, certains lieux, certains sujets de discussion du précédent film. Mais cette fois, ce sont des Anges déchus. C’est ainsi qu’on pourrait appeler ces jeunes, plus tout à fait des enfants, pas tout à fait des adultes, confronté à un monde dans lequel il n’y a pas d’avenir. La parole est inutile désormais (le personnage de Takeshi Kaneshiro, seul acteur commun aux deux films, est muet désormais). La nuit est perpétuelle, très sombre. Les néons ne suffisent plus à l’éclairer. L’utilisation du noir et blanc dans la scène introductive, ainsi que l’utilisation de la courte focale (qui tord les distances) tout le long du film, transmet le malaise profond traversé par les personnages. Fuir. Le dernier plan nous rappelle que c’est la solution. L’unique solution : l’aube se lève, il faut partir.

Les Anges déchus (1995) de Wong Kar-wai

Wong Kar-wai, cinéaste de la vie sentimentale

Partir où ? A Buenos Aires, comme dans le chef d’œuvre de Wong Kar-wai, Happy Together, sorti en 1997 ? Chez Wong Kar-wai, après la rétrocession de Hong-kong à la Chine en 1997, on ne peut aller nul part. Il faut retourner dans le passé, dans nos souvenirs. Et c’est ainsi que débute la seconde grande période de son cinéma : In the Mood for Love et 2046, l’autre diptyque. Désormais, ce ne sont plus des jeunes, mais des adultes. Pas toujours des adultes très sérieux, mais concernant l’amour, la vie, les choix conduisent à des changements décisifs, définitifs. Faye Wong qui revient de Californie dans Chungking Express n’est plus du domaine du possible. Que faire, face à la fatalité du sentiment amoureux ? Se souvenir de quand il était encore intense ? Ou laisser tomber, se rappeler que le carpe diem n’est pas qu’une légende ? 2046 est sans doute le film le plus impressionnant de Wong Kar-wai. C’est à la fois une somme, une réponse, à ses anciens films, mais c’est aussi un nouveau point de départ, une dérivation, de ses précédents sujets. Le fait qu’il ait tourné des années, monté le film jusqu’au dernier moment (c’est-à-dire sa présentation en compétition à Cannes, en 2004). C’était « une drogue » avoue-t-il. C’était nécessaire. C’est le geste d’une poétique cinématographique. Les quatre femmes, dont le personnage de Tony Leung (écrivain) se souvient, fabriqueront son nouveau roman. Comme Wong Kar-wai les rencontre pour en faire son nouveau film. La place du souvenir est centrale chez WKW, il suffit de faire attention aux nombreuses allusions aux dates (le 1er mai de Chungking Express, par exemple, ou les années qui s’écoulent dans 2046) ou aux durées (dans 57h, depuis 155 semaines, et, encore dans 2046, la succession « 1h plus tard », puis 10h, 100h, 1000h, 10 000h,…). Si le cinéma est l’art des fantômes, celui de Wong Kar-wai l’est assurément. C’est l’art de l’éternité, de l’absence, de la réminiscence. Le souvenir n’est que la matérialisation d’une conception de l’Homme, capable de mélancolie, condamné même de cette nostalgie. Concrètement, Wong Kar-wai est condamné, comme Hong-Kong, à l’attente : l’incorporation complète et définitive de la ville à la Chine n’aura lieu qu’en 2047. Pour s’occuper, on préfère, en effet, se rappeler du bon vieux temps…

Le festival Lumière s’achève ainsi après 9 jours… Que retenir de cette édition ? Un record en nombre de spectateur, une attente désormais énorme quant à la prochaine édition – la 10e , que Thierry Frémaux nous a promis immense. On l’attend, en tout cas, le prochain prix Lumière…

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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