ACID (1/2) : « Le plus important, c’est que les films doivent être présentés comme dans un écrin au spectateur »

Nous avions pu, lors de leur passage au Comoedia, à Lyon, le 30 septembre dernier, rencontrer l’équipe de Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion (ACID). Nous leur avons posé quelques questions pour mieux comprendre leur travail et la vision du cinéma qu’ils défendent tout au long de l’année… et à Cannes !

Bonjour à vous ! Est-ce que vous pourriez d’abord vous présenter ?

Karin Ramette : Bonjour, je m’appelle Karin Ramette, je suis en charge des actions vers le public. C’est une mission assez assez large : c’est à la fois envers les adhérents et spectateurs ACID, qui sont tenus au courant de tous les films qu’on soutient, qui peuvent être programmateur des films dans leurs salles ou qui peuvent en être des relais locaux. C’est l’animation de tout un réseau local. Je m’occupe aussi des actions en direction des jeunes publics : quelques actions avec des collégiens, mais principalement avec des lycéens et des étudiants. Même les étudiants cinéphiles n’ont parfois pas connaissance de ce cinéma indépendant qu’ont défend parce que les films sont peu diffusés. Je m’occupe aussi d’une partie de la communication et des dépliants qui accompagnent les films, J’essaie alors de réfléchir à comment interpeller le spectateur sur les thèmes qu’aborde le film.

Simon Lehingue : Moi, c’est Simon Lehingue, ça fait moins d’un an que je suis arrivé à l’ACID. Je suis venu en renfort sur les questions en lien avec la coordination de la vie associative, les nouveaux adhérents, des groupes de travail entre cinéastes et des dossiers politique de l’ACID, notamment auprès du CNC, sur l’exploitation, la distribution, la production cinématographique. Je m’occupe aussi de la programmation événementielle dans un cinéma parisien – l’Archipel – ainsi que des pré-visionnements régionaux. Tous les mois, certaines associations régionales de diffusion se réunissent pour tous montrer des films en même temps à des exploitants, c’est ce qu’on appelle des pré-visionnements.

Qu’est ce que c’est l’ACID ? Ce n’est pas juste la sélection cannoise et le suivi des films que vous montrez ?

K.R. : La sélection cannoise c’est la partie émergée de l’iceberg : la partie la plus visible car il y a une attention médiatique particulière notamment pour les questions de programmation. La particularité de l’ACID, c’est que c’est un travail au long court : quand on sélectionne un film dans le cadre de la programmation cannoise, on l’accompagnera par la suite. Il faut savoir qu’à Cannes on va montrer des films qui pour la plupart n’ont pas encore de distributeur. On va faire tout un travail d’accompagnement du réalisateur et du producteur pour les aider à en trouver un, et une fois que c’est fait, on va poursuivre l’accompagnement au moment de la distribution en réfléchissant à une stratégie de sortie, en complétant – et pas en se substituant ! – à son travail en allant dans la profondeur, dans les petites et moyennes villes, sur tout le territoire. Faire un travail de maillage avec les salles adhérentes et partenaires de l’ACID. C’est un travail sur toute l’année car l’ACID intervient généralement à partir de la quatrième semaine de diffusion. On aide aussi les films à vivre dans des festivals internationaux. Cannes, c’est souvent la première mondiale, mais on a quelqu’un à l’ACID qui fait en sorte que les films puissent être programmés dans d’autres festivals car ça aide d’avoir des prix, c’est un gain de notoriété. C’est d’ailleurs pour tout ça que les réalisateurs passés par l’ACID ont ensuite un lien très fort avec la structure.

Comment fonctionne votre système de sélection pour Cannes ? Vous travaillez avec les cinéastes adhérents…

S.L. : En effet, nous sommes de l’équipe permanente, mais c’est un collectif de cinéaste qui prend les décisions artistiques et politiques. Pour Cannes, il y a treize programmateurs qui voient trois cents films, et n’en retiennent que neuf. Ils débattent entre eux : c’est une programmation collective. Outre ça, l’ACID soutient des films à l’année, qui ont un distributeur, et qui ne sortent que sur quarante copies ou moins. On ne soutient pas des films qui ont « d’avance gagner ». Nous ne pensons pas qu’un film est essoré après deux ou trois semaines d’exploitation. C’est à contrario de l’idée la plus répandue actuellement : pour l’ACID, un film peut vivre 3 mois, 6 mois, un an voire plus. Il y a besoin d’un accompagnement de ces films par d’autres cinéastes. C’est eux qui choisissent de soutenir les films.

Pourquoi seulement neuf ? Vous ne voudriez pas en proposer plus, sur plusieurs salles, à Cannes ?

K.R. : Depuis plusieurs années, c’est neuf, mais cette année, on en a montré dix, avec en plus un « ACID-Trip » consacré au cinéma serbe. On est resté sur ce chiffre pour pleins de raisons : d’abord, ce sont des cinéastes bénévoles qui font partie de l’association, visionner ces trois cents films prend beaucoup de temps. On est contraint par les lieux, on a pas énormément d’écrans. Mais la sélection cannoise acquière de plus en plus de reconnaissance de la part des professionnels et du public. C’est vrai qu’avec le temps, on a eu la possibilité de montrer les films dans plus de salles. Peut-être que dans quelques années on en montrera plus. Le plus important, c’est que les films doivent être présentés comme dans un écrin au spectateur, c’est-à-dire qu’on aide ces films, mais qu’on fasse un vrai travail d’accompagnement, l’équipe comme les réalisateurs. Comme vient de le dire Simon, il y a une sorte de solidarité qui se met en place entre cinéastes. Un cinéaste programmé par l’ACID une année va souvent faire partie du contingent de programmateur-cinéaste l’année suivante. C’est comme une chaîne qui se créé. Cannes, c’est une sorte de jungle, il y a un bouillonnement, une effervescence. Pour des gens qui réalisent souvent leur premier long-métrage, ou qui font des films dans une certaine fragilité économique, c’est important que nous puissions être là, pour les aider à être visible au mieux, pour échanger avec le premier public qu’est le public cannois.

S.L. : Tu ne travailles pas de la même façon, de la même qualité, avec neuf films qu’avec quatorze. Ce n’est pas qu’une vitrine comme la Quinzaine, le Certain Regard, qui ne sont que des événements ponctuel, pour labelliser les films. Comme nous on fait un travail d’accompagnement, il ne faut pas prendre trop de films, sinon, tu les travailles moins bien.

Affiche de l’ACID 2017, dessinée par Sébastien Laudenbach (La Jeune Fille sans Mains, ACID 2016)

Et les cinéastes soutiennent leur film « chouchou » ?

K.R. : C’est souvent des films coup de cœur, mais un cinéaste utilisait cette formule assez belle en disant que c’est la « minorité agissante ». Pas besoin d’une majorité écrasante pour décider de programmer un film à Cannes pour l’ACID. Il suffit que quelques cinéastes aient un vrai coup de cœur pour qu’on considère que leur regard singulier prime et que le film ait sa place dans la programmation. C’est ce qui fait qu’on a parfois des choix audacieux : ce ne sont jamais des choix consensuels.

Comment est-ce que vous expliquez que malgré cette identité très forte, vous n’existiez pas dans le discours « officiel » du Festival de Cannes (qui parle ouvertement de la Quinzaine des réalisateurs et de la Semaine de la critique, mais moins voire pas de l’ACID) ?

K.R. : Il y aurait pleins de raisons… Quand on en fait la généalogie, l’ACID a été créé en 1992. La première programmation a eu lieu en 1993. L’ACID a commencé par la petite porte : c’est une association de cinéastes qui veut rendre visible des œuvres qui ne le sont pas. A Cannes, il y a beaucoup de professionnels, d’exploitants… Pourquoi ne pas profiter d’un tel rassemblement pour organiser un pré-visionnement ? Encore aujourd’hui, le public cannois est encore composé en grande partie d’exploitant. On est rentré par cette petite porte mais cette sélection a commencé à se faire remarquer, se faire un nom. Mais tout ceci s’est fait de manière non officielle ! Je crois qu’il y a une officialisation de la chose. Je crois qu’il y a une volonté de la part du festival de nous reconnaître ainsi que les autres sélections parallèles. C’est vrai que dans le discours, en général, c’est la Quinzaine et la Semaine qui sont mentionnés, mais nous sommes indiqués sur le programme officiel distribué aux festivaliers. Il y a des signaux qui indiquent qu’on est dans le paysage. Mais une forme de confidentialité existe encore, mais cela évolue.

Par exemple, un film de l’ACID ne peut pas recevoir la Caméra d’Or. Pourquoi ? Est-ce que c’est un choix ? Est-ce que c’est parce que justement vous n’êtes pas encore « reconnu » ?

S.L. : Peut-être aussi, mais c’est surtout une volonté interne de l’ACID. Pour l’instant.

K.R. : On ne nous l’a pas proposé : le festival n’est pas venu nous dire « est ce que ça vous dirait que l’ACID participe à la compétition pour la Caméra d’Or ? »

Il y a beaucoup de premiers films à l’ACID.

S.L. : Ce serait peut être trop risqué : on aurait la Caméra d’Or tous les ans. (rires) En fait, c’est surtout que ce n’est pas une sélection compétitive, l’ACID. On n’est pas dans la même logique : on n’a pas de prix.. L’idée, c’est que les films soient vus, trouvent des distributeurs et le chemin des salles. C’est défendre – c’est mon interprétation personnelle – un travail de tête chercheuse qui n’est plus tellement fait par les autres sélections parallèles… Elles sont rentrés dans une course à l’échalote avec la sélection officielle, où on aura les gros films attendus, avec de gros réalisateurs, acteurs, producteurs… De moins en moins, les premiers films sont ambitieux dans les autres sélections. Ça continue à exister. Mais il y a eu une époque où la Quinzaine était plus orienté vers les films de recherche, des premiers films, des gens qui sont devenus des Xavier Dolan. Je ne sais pas s’ils le font encore, en tout cas, moins. L’ACID prend cette place mais ce n’est pas la même logique, les mêmes budgets… C’est le petit frère pauvre.

K.R. : Ça me fait penser au manifeste fondateur de l’ACID « Résister », dans lequel les réalisateurs affirmaient que les films doivent tous être montrés à égalité. Ils citaient Henri Langlois [fondateur de la Cinémathèque française, ndlr] qui disait qu’un film ne valait pas plus qu’un autre. C’est dans cet esprit là même que l’idée d’un prix a été refusé par les réalisateurs de l’ACID.

En salles ce mercredi, Le Rire de madame Lin (Last Laugh), sélectionné à l’ACID cette année. Découvrez la bande-annonce :

Interview réalisée à Lyon, le 30 septembre 2017. Remerciements à Karin Ramette et à Simon Lehingue, ainsi qu’aux équipes du cinéma Comoedia !

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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