Le rire de madame Lin – Rire encore, une dernière fois

Il ne s’y était pas trompé Wong Kar-wai en soutenant ce film dès sa projection à l’ACID, à Cannes – acte particulièrement inattendu : Zhang Tao est un jeune cinéaste chinois, dont Le rire de madame Lin est le premier long-métrage. Avec un tel parrainage, on ne pouvait être que curieux de découvrir cette œuvre atypique, sorte de quasi-Voyage à Tokyo bis, moderne et cruel.

Elle navigue de maison en maison, de chez son aîné à sa cadette, en passant par différentes nuances socio-familiales. Elle qui avait pourtant élevé autant d’enfants. Elle, si active, voit l’âge la rattraper. Cette vieille dame qui, désormais, n’est presque plus jamais en mouvement, devient une sorte de pilier, une présence, que le spectateur voit, parfois, au premier plan, parfois, dans un reflet. C’est une figure silencieuse, calme. Mais jamais, elle n’intervient dans son environnement, jamais elle n’est plus qu’une gêne inutile, comme tous les gens de son âge. C’est désormais une sorte de totem qu’on garde pour faire gage de bonne foi, de politesse. « Je m’occupe de ma (vieille) mère ».

Un plan, qu’on retrouve sur l’affiche, est pourtant bouleversant. Pendant quelques secondes, on voit madame Lin coudre quelques plumes pour sa petite-fille, qu’elle sert dans ses bras. C’est un jouet qu’on lui offre, mais l’enfant devient aussi un témoin, acte de transmission, du dernier geste de l’aînée, avant qu’on ne l’abandonne, plus ou moins, au fond des plans. Les scènes se déroulent, toujours. Elle perd sa capacité d’être active. Il s’agit souvent d’argent (on en manque, elle en pique, on en réclame). Elle n’en aura plus besoin, après tout. Elle sait qu’il ne lui reste pas beaucoup à vivre. C’est la différence fondamentale entre tous ces gens qu’on croise et la vieille Lin.

Pourtant, jamais le film ne cherche à tirer les larmes. S’il emprunte au Voyage à Tokyo d’Ozu, c’est seulement pour en sortir ensuite. On retrouve en effet cette idée – très Ozu-esque – de l’importance de connaître, de se rapprocher de ces gens avant qu’ils ne disparaissent. Ils ont d’ailleurs, si l’on regarde la vérité en face, déjà disparu de nos vies. Sans doute est-ce que le génie du cinéaste japonais, qui dès les années 1950 arrivait à voir ce que la société était en train de préparer. Ce rejet de l’âge, du temps qui passe. Il ne faut plus perdre de temps et lorsqu’on ne peut plus tenir le rythme, on est écarté. Prédiction terrible, d’une ironie mordante pour Zhang Tao en 2017.

Parce que soudainement, elle se met à rire. Oui, à rire ! C’est drôle, après tout : elle va disparaître et les gens autour semble déjà l’avoir enterrée. Elle survit à d’autres personnes – même aux jeunes! –autour d’elle. C’est drôle, elle a raison. C’est un film sur l’ironique d’une société entière devenue d’une brutalité et d’une inconscience totale. On jette les draps dans lesquelles elle a dormi : c’est comme une maladie, l’âge. Il n’est pas sincère ce rire : le film n’est pas comique, c’est la vie, la situation que madame Lin traverse, qui l’est. C’est un rire nerveux. Le titre international le rappelle bien : Last Laugh, dernier rire. Le rire qui mène à la folie. Le rire indécent. Rire de sa misérable fin de vie. Rire comme on pleure d’une douleur, celle de sa solitude. La dignité, pourtant, c’est elle qui la garde. Elle continuera à se coiffer, à se laver le visage. Quant à son enterrement, on y invitera une strip-teaseuse. C’est bien la preuve que cette vie n’a désormais plus aucune valeur quand on ne respecte même plus sa fin. Un geste osé de la part du jeune réalisateur chinois, mais qui mérite d’être regardé comme ce qu’il est : un miroir qu’on tend à nos sociétés, dans lesquelles la jeunesse est devenue un paradis perdu.

Le rire de madame Lin (2017) de Zhang Tao, avec Y. Fengyuan, L. Fengyun, C. Shilan. Sortie le 27 décembre 2017. Nos remerciements aux équipes de l’ACID et du Comoedia.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Rédacteur en chef - blog "Le film jeune lyonnais".

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