Restaurer des films à Lyon : rencontre avec Lumières Numériques

Quel est le point commun entre Djam de Tony Gatlif, La Glace et le Ciel de Luc Jacquet, et Makala de Emmanuel Gras ? Tous ont été post-produit, ou du moins en partie, à Lyon, par Lumières Numériques ! Mais particularité de ce laboratoire, ils font aussi de la… restauration de films ! Seuls en province à le faire, et ayant travaillé sur les films de Costa Gavras et de Eric Rohmer, nous avons pu en rencontrer le directeur et fondateur, Pierre-Loïc Précausta.

Bonjour monsieur Pierre-Loïc Précausta ! Est-ce que vous pourriez vous présenter et raconter comment est-ce que vous en êtes venu à diriger Lumières Numériques ?

J’ai fait un BTS audiovisuel à Villefontaine. J’ai commencé dans le film institutionnel, puis j’ai eu l’opportunité de réaliser quelques petits documentaires pour des chaînes régionales et pour des chaînes nationales. En 2006, la post-production de Kaamelott venait à Lyon, et ils cherchaient sur place un étalonneur. Je me suis proposé et ait été retenu. J’ai étalonné les livres IV et V. J’ai participé à la création d’une boite de post-production à Lyon, qui n’a pas fonctionnée… En 2011, j’ai créé Lumières Numériques, une boite de post-production, mais aussi de patrimoine et de numérisation de la pellicule, de leur restauration.

Donc Lumières Numériques fait aussi de la post-production et pas seulement de la restauration de films ?

C’est ça, ce sont les deux visages du laboratoire : la numérisation/restauration et la post-production.

Ce n’était pas possible de ne faire que de la restauration ?

En fait, c’est comme un boulanger qui ne ferait que du pain blanc et pas du pain complet. Il a les machines pour faire les deux. Ce sont deux choses qui utilisent les mêmes outils – juste pas les mêmes compétences. Ce serait dommage de se priver d’une des deux parties. D’autant plus que pour la restauration des films de patrimoine, il y aura de moins en moins de films à numériser et à restaurer, mais toujours autant de films à post-produire.

Est ce qu’on faisait de la restauration de films « avant » ?

Aujourd’hui, on fait de la restauration numérique, donc forcément, avant le numérique, on en faisait pas. Mais avant, on faisait des restaurations mécaniques, qu’on fait toujours ! Quand on ouvre une bobine et qu’elle est en mauvais état, il faut bien la restaurer mécaniquement. Il faut la réparer, refaire les collures – avec de la colle ou du scotch –, il faut traiter pour retirer les moisissures, refaire des perforations quand elles sont déchirées… Il faut que la pellicule soit lisible, qu’elle puisse passer dans les machines. Tout ce qu’on peut faire en amont, on le fait en amont : on a toujours ça de moins à faire en numérique. On a fait ça pendant très longtemps, mais maintenant qu’il y a le numérique, on numérise et on travaille en numérique. Désormais, une déchirure par exemple : en mécanique, on va mettre du scotch, et une fois que c’est numérisé, on peut l’effacer. En mécanique, on n’aurait pas pu, on ne pas re-souder l’image pour en avoir une complète. En numérique, ça ne pose plus aucun problème.

Un jour, en fait, on aura théoriquement tout numérisé ?

Oui, théoriquement… mais on y arrivera pas, hélas. On va perdre beaucoup de films. C’est une activité qui se réduit, oui, forcément. D’autant plus qu’il faut un modèle économique dessus. Une restauration coûte très cher. Si on a pas le budget pour le faire, si on a pas d’argent, on ne le fait pas.

Le fait d’être basé à Lyon est un avantage ou une spécificité de Lumières Numériques ?

Non, ce n’est pas une spécificité, c’est un désavantage. On est le seul laboratoire de post-production et de restauration hors-Paris et Île-de-France.

Comment se déroule alors une restauration ? Ce sont les ayants droit qui viennent vous voir ? Ou c’est vous qui vous proposez ?

Les ayants droit ont les droits des films. Ils nous connaissent, ceux qui veulent travailler avec nous travaillent avec nous, ceux qui veulent travailler avec d’autres travaillent avec d’autres. C’est une activité commerciale : s’ils ont de l’argent, on numérise, sinon, et bien, on ne va pas numériser, restaurer, travailler gratuitement.

En fait, c’est un service que vous proposez ?

Un service qu’on vend, c’est de la prestation de service. On nous propose de restaurer, on restaure.

Et cet argent, du coup, qui l’a ? C’est toujours l’ayant droit – par exemple, une grosse société de production ou de distribution – qui investi ?

C’est très compliqué. Le modèle français est particulier car l’État peut participer jusqu’à 80 % de la numérisation. Ils sont donc très sélectifs sur les images, sur les films à faire, il faut que tout soit très bien borné techniquement, administrativement, juridiquement… Mais l’État va se désengager petit à petit, il ne restera que les acteurs privés. Financer une restauration, si on ne peut pas retrouver cet argent en vendant le film, il ne sera pas numérisé et restauré. Or il y a peu de films qui soient viables en patrimoine pour payer 100 000€. On ne retrouve pas une telle somme juste en sortant le film en salle. Du coup, il faut les ventes télé, donc un film qui commercialement puisse marcher, sans forcément que ça soit un film intéressant au niveau patrimonial.

Par exemple, durant le dernier festival Lumière, vous aviez montré L’Affaire du Courrier de Lyon…

Oui, oui, parfaitement, qui était majoritairement soutenu par le CNC. L’exploitation en salle de ce film ne permettra pas de rentrer dans les frais couvrant la totalité de la restauration.

Avec qui est-ce que vous travaillez pendant la restauration ? Avec le réalisateur, avec le directeur de la photographie ?

Quand ils sont vivants, oui. Si l’on peut avoir le réalisateur ou le chef opérateur qui vient et qui valide, sinon, et bien, c’est l’ayant droit qui vient et qui valide, qui se documente…

C’est vraiment dans ce cas une démarche de l’ayant droit qui viendra avec toutes les indications pour la restauration ? Ce n’est pas vous qui ferez la démarche d’aller voir un historien, un spécialiste ?

Un historien, un spécialiste… oui on peut en consulter, mais c’est avec l’ayant droit. C’est vraiment lui qui tranche.

Une restauration complète prend combien de temps concrètement ?

Ça peut prendre beaucoup de temps. Entre deux et trois mois sur tout les processus qu’il peut y avoir. Ça peut être 4 mois. C’est en fonction de ce qu’il y a à faire. Et ce n’est pas à temps complet, parce qu’il faut prendre le temps de faire la photochimie, de réparer le film, de l’essuyer, de le scanner… C’est plusieurs postes, ça peut prendre plusieurs mois.

Est ce qu’il y a une sorte de déontologie de la restauration ? Souvent, on voit des panneaux explicatifs sur les conditions de la restauration : avec quel matériel a-t-elle été faite, quel négatif…

La déontologie, c’est surtout de partir avec l’élément de la meilleure qualité possible et le plus proche du résultat original. On va partir du négatif plutôt que de la copie, car on n’est jamais trop sûr de son état : à chaque fois qu’on passe d’une génération de photochimique à une autre on perdait en qualité. Après, ce qu’il faut, c’est ajuster correctement, notamment sur le travail au niveau du grain : si c’est pour enlever tout le grain et rendre le film très lisse, non, ça ne va pas. Il faut garder l’image telle qu’elle était. Pareil au niveau des effacements : il faut que ça soit invisible. Encore plus important, au niveau de l’étalonnage : ne pas marquer du seau de notre époque l’étalonnage de ces films. Si c’est pour faire l’étalonnage tel qu’on le fait aujourd’hui, c’est stupide, il faut retrouver l’étalonnage de l’époque, retrouver l’esprit de l’époque.

Vous dites qu’il vaut mieux partir du négatif, alors que parfois on voit indiqué au début des restaurations qu’elle a été faite à partir de positif. C’est quoi la différence pour quelqu’un qui n’a connu que le numérique ?

Vous faites une photo de quelque chose de blanc et noir, dans un négatif, ça sortira inversé (noir et blanc), alors que le positif c’est vraiment ce qu’on a vu (blanc et noir). Avec le positif, on voit les justes couleurs, les justes contrastes… Le négatif, c’était toujours le procédé de la photo : on prend un négatif, on en fait un tirage, on refait un négatif du négatif, c’est-à-dire un positif.

Ici, quand vous travaillez sur une restauration, ce qui vous arrange le plus, c’est le négatif ?

Hum, non : ce qui nous arrange le plus, c’est l’image de la meilleure qualité. Si le négatif est exploitable – qui était dans la caméra en face des acteurs – c’est celui-ci qu’on utilisera. S’il ne l’est pas, il faudra utiliser l’interpositif, qui a été fait après. Si l’interpositif n’est pas exploitable non plus, et bien, on prendra l’internégatif – qui a servi à faire les copies du film – mais on aura déjà perdu deux générations… Il y a des films, parfois, où il faut numériser plusieurs parties parce que d’autres copies ne sont pas totalement exploitables.

Est-ce qu’il arrive alors qu’une cinémathèque vienne vous aider, comme elles ont parfois de très gros stocks ? Est-ce que cela vous arrive de travailler sur une copie et de vous rendre compte qu’il serait plus intéressant d’aller demander à une cinémathèque sa copie ou ce qu’il en reste ?

C’est l’ayant droit qui va beaucoup travailler là dessus, déterminer où sont les éléments. Pour devoir aller chercher une copie, il faut déjà que le négatif soit mort, que l’interpositif soit mort et que l’internégatif soit mort. Ça fait déjà trois étapes. Si cela arrive, oui, on ira chercher les copies… sachant qu’on ne connaît pas la vie d’une copie. Les films, quand ils passaient en salle, parfois, quand une image était abîmée, on coupait, hop, et ça ne se voit pas. Il faut vérifier l’intégrité de la copie, ce qui peut être très long.

Donc la situation d’un Metropolis [qui a connu plusieurs ressorties depuis 1927 suite à la redécouverte régulière de plans ou de séquences entières, ndlr], dans laquelle on a restauré le film à partir d’un film 35mm avec des séquences qui ne sont pas au même format parce qu’elles ont été retrouvées dans une copie 16mm…

Là, c’est vraiment un cas exceptionnel. Il y a eu de vraies recherches… Nous n’avons pas eu de cas ici aussi difficiles à ce niveau-là.

Nos remerciements à monsieur Précausta pour son temps et aux équipes de Lumières Numériques de nous avoir accueilli.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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