Les passantes selon Charlotte Abranow

Ce samedi 10 mars, je tombe par hasard sur mon fil d’actualité Facebook sur le clip officiel des « Passantes » de Georges Brassens. C’était, pour ne pas dire, deux jours après la journée internationale du droit des femmes. Mais pourtant le lien entre cette journée, ou l’état d’esprit qui en ressort, et la chanson du bon vieux moustachu, ne m’a pas tout de suite percuté et tant mieux je dirais.

En effet, ce clip m’a donné une autre interprétation de ce que je peux tirer de cette magnifique chanson. J’ai cliqué sur ce lien avant tout pour la musique étant un grand fan de Brassens et pour l’avoir tant écouté dans ma jeunesse. Et ce fut donc avec surprise que je la redécouvrais, mais cette fois sous un autre angle, et avec des images qui ne passent pas inaperçues. Forcément les plus puritains, du moins les plus nostalgiques, comme moi, pourraient crier au massacre ! A-t-on le droit de toucher à Brassens ? Des allusions sexuelles, au sexe féminin, bien plus qu’implicites ? Ou encore un univers totalement décalé par rapport aux années 50, qui a strictement aucun rapport ni avec Antoine Pol, l’auteur du texte de la chanson, ni avec Brassens. Alors oui, on peut en avoir des à priori. Par exemple, quand j’ai vu la date de sortie du clip, soit le 7 mars, juste avant la journée internationale du droit des femmes, je ne manquais pas de faire la réflexion que cette vidéo n’était qu’un simple effet de mode ou un coup marketing. Or je me suis très vite ravisé constatant finalement un intérêt cinématographique. On pourrait en parler longuement. Par exemple le clip a la particularité d’être mis en scène selon un jeu entre les mots du texte et les images : allusion du sexe féminin avec le mot « lèvre » ou encore un fondu qui raccorde parfaitement des vergetures avec une vue du ciel de chemins volcaniques au moment où on entend le mot « chemin ».

Mais faire une description plan par plan de ce clip est inutile tellement ils ont de choses à nous raconter. Constatez par vous-même, ces métaphores poétiques sont très justement entremêlées avec les mots de la chanson, tel un livre d’images. On se doute bien que la jeune réalisatrice, Charlotte Abranow, est issue du monde de la photo. Chaque plan est unique car derrière un portrait, se cache une envie pour chacune de ces femmes de s’exprimer ou d’exprimer ce que l’on n’a pas l’habitude de voir, ou tout simplement ce qui ne nous vient tout simplement pas à l’esprit. Car c’est précisément là où le clip m’a particulièrement percuté. Auparavant lorsque j’écoutais cette chanson, je m’imaginais des femmes inconnues ou encore des femmes que j’avais entrevues, les fameuses « passantes », mais avec une certaine idée, une subjectivisation très particulière et propre à moi. Oserais-je dire : « Les meufs bonnes quoi » ? Ne vous méprenez pas, chers camarades de la gent masculine, nous nous sommes toujours construit jusqu’ici notre propre vision idyllique de la femme. Ainsi nous partageons notre vision de la muse comme nous partageons les idées qui forment notre individualité. Par ailleurs, lorsqu’on est âgé de pas plus de 15 ans, on peut être vite tenté de voir le monde à travers une petite serrure. Or là dans ce clip, j’ai découvert ô combien il n’existait pas de modèle-type de femmes, telle que l’on peut se le voir inculqué dans notre socialisation. Il faut dire que le texte, cette magnifique ode à la femme, sert d’inspiration. Qu’il n’attendait tout simplement que des interprétations comme celle-ci pour ne pas tomber dans l’oubli « demain ». Hélas l’ancienne variété française n’est pas au goût de tout le monde.

Je ne peux donc que saluer ce clip qui à la fois rend hommage à ceux ayant écrit et composé ce morceau et qui fait évoluer l’interprétation que l’on aurait pu avoir de ce texte magnifique. Grâce à cette initiative, les belles « passantes » ne sont plus condamnées à rester « des fantômes du souvenir » mais simplement à rester en phase avec notre temps. Un héritage demeure ainsi préservé et sert à la diffusion d’un message, pour l’interprétation qu’on lui a donnée, grâce au recours de différents procédés cinématographiques.

Charlotte Abranow, n’en est pas à son premier clip. Si son style cinématographique vous intéresse, je vous conseille d’aller voir ceux qu’elle a fait pour la chanteuse Angèle. Des plans très shooting qui se succèdent, c’est ce qui fait un peu sa marque de fabrique, nous montrent avec légèreté, des choses si simples mais non pas exemptes de réflexions profondes sur la représentation que l’on a sur le monde qui nous entoure.

Les passantes, une poésie d’Antoine Pol et mis en musique par Georges Brassens.

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

A celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré la main

A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d’un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D’un avenir désespérant

Chères images aperçues
Espérances d’un jour déçues
Vous serez dans l’oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu’on se souvienne
Des épisodes du chemin

Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux coeurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir

Auteur : Jean-Félix LAVAL

Co-fondateur du Festival du film lycéen de Saint-Just et de l'association Lyf, Jean-Félix LAVAL est le vice-président de cette dernière, en charge de l'Union du film Jeune. Il préside donc cette structure regroupant les manifestations cinématographiques jeunes lyonnaises. Il est étudiant en droit et science politique à l'Université Jean Moulin Lyon 3.

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