Hallucinations Collectives 2018 – Des sorcières ? C’est un peu magique en tout cas…

Les Hallucinations Collectives, c’est un peu un moment qu’on attend pour se nettoyer un peu les yeux devant des choses étonnantes, étranges, rares et difficiles à voir. C’est un grand bonheur très lyonnais qu’aller le week-end Pascal se faire sonner la cloche (la tête, ndlr) au Comoedia ! Et cette année, il y en avait des choses à voir !

À commencer par The Lords of Salem (2012) de Rod Zombie : un des moments forts de cette édition, la projection d’un film jamais sorti en salle mais devenu culte en quelques années, ce qui ne s’est pas démenti au vu du succès de la séance – organisée un mercredi à 15h ! De même, saluons la soirée Chic Corée : deux œuvres peu (en fait, pas) montrées en France : Welcome to Dongmakgol (2005) et The Fake (2013). Le premier, réalisé par Kwang-Hyun Park est consacré au déchirement entre les deux Corées pendant les années 1950, n’est pas sorti en France mais l’excellent bouche à oreille qui accompagnait le film s’est confirmé dans la salle. Quant à The Fake, réalisé par Yeon Sang-ho (Dernier Train pour Busan), il sortira en Blu-ray dans quelques semaines – film d’animation, industrie dans laquelle le réalisateur a commencé – a marqué plus d’un festivalier par sa noirceur. Certains en parlaient encore à la clôture, c’est pour dire…

Goto, l’île d’amour – La redécouverte de Borowczyk

Parmi les belles choses qu’on a pu voir, citons un film de Walerian Borowczyk, dont l’œuvre est restaurée depuis quelques années et à qui Carlotta a dédié un joli coffret il y a quelques mois. Il y a des films qu’on pourrait résumer à une scène, et Goto en fait partie. La barque qui s’en va, submergée par la mer entourant l’île-forteresse du roi Goto III, ce visage féminin qui passe du rire, aux larmes, la détresse de son regard. La puissance évocatrice de cette scène permet de comprendre le génie poétique, étrange poésie, du réalisateur. Le personnage principal est chargé par exemple de s’occuper des chiens, des mouches et des chaussures – surréalisme, quand tu nous tiens.

Mais au-delà de sa déstabilisante étrangeté, d’un monde ni totalement comme le nôtre, ni totalement différent, Goto est aussi un formidable objet plastique. Bozowczyk, dont c’était le premier film en prise de vue réelle, s’est permis de construire son film comme des tableaux, des peintures, aux volumes écrasés par des éclairages complexes. Revendiqué apolitique, le film fait pourtant penser de manière instinctive à une sorte de rencontre entre des régimes totalitaires, d’influence soviétique (et Bozowczyk était polonais) – avec ce souverain suprême, au visage affiché, exhibé, les gens se lamentent de ne pas avoir été caressés comme des animaux par cet Homme, des décors en ruines, usés, uniformes, pauvres – et cette police armée évoquant les milices fascistes. Mêlant sans doute les traumatismes d’un homme de son temps, Bozowczyk propose pourtant un travail de poète lugubre, angoissé, extravagant… Un film sous estimé et mal connu.

Fabrice du Welz. L’événement de cette édition à l’évidence était la présence du réalisateur belge Fabrice du Welz. Accompagné de son habituel franc-parlé, sa contagieuse cinéphilie a été l’occasion de remettre en valeur trois films aux formes de mélo-drames étranges plus complexe qu’on pourrait le penser au premier abord. D’abord, Péché mortel (Leave Her to Heaven, 1945), de John M. Stahl, avec la sublime Gene Tierney. C’est assez rare de voir durant ce festival des films issus de l’âge d’or d’Hollywood, un véritable exemple du classicisme hollywoodien – luxueux classicisme au Technicolor chatoyant et à la femme fatale aux yeux électriques. On pourrait presque voir dans le film – un mélodrame, donc – l’émergence du film noir, genre typique du Hollywood de la seconde moitié des années 1940 : une femme fatale, justement, des meurtres sordides aux explications freudiennes (figure centrale du père, obsession possessive), et une séquence de procès avec un jeune Vincent Price, extraordinaire en procureur brutal et cynique.

Autre film américain de sa sélection, L’Inconnu (The Unknown, 1927) de Tod Browning. Si son nom évoquera les grands films fantastiques des années 1930 – Dracula (1931), Freaks (1932) –, Fabrice du Welz, lui, a tenu à montrer cette collaboration entre Browning et l’un des acteurs les plus importants de cette époque : Lon Chaney. Véritable monument du cinéma muet, Lon Chaney est connu notamment pour sa capacité de transformiste, ici en lanceur de couteaux manchot. L’effet est saisissant, son travail pour se servir des objets autour de lui avec ses pieds est étonnant. Précisons pour l’Histoire que la projection – en 35mm, à la demande de Fabrice du Welz – était parfaitement muette, sans un son, sans un bruit, le silence dans la salle si parfait qu’on en serait presque surpris. C’était une expérience donc, en plus d’être un film encore diablement efficace. Et là aussi, comme dans Péché mortel, le jusqu’au-boutisme des personnages est terrifiant : là où Tierney est prête à tuer pour être avec l’homme qu’elle aime et seulement lui, Chaney est prêt à subir une très lourde opération pour conquérir une femme… qui en aime un autre.

Fabrice du Welz, sachez qu’on lui doit beaucoup : c’était le premier cinéaste à avoir été interviewé sur ce blog, il a presque un an !…

Rencontre avec… Fabrice Du Welz

Compétition. La compétition est toujours le moment fort du festival, et cette année, elle aura été marquée par la présence de Tigers are not afraid – Grand Prix au Paris International Fantastic Film Festival, reparti à la surprise générale bredouille. C’est en effet Mukafukaz (réalisé par Shoujirou Nishimi et Guillaume Renard) qui repart avec la récompense suprême – déjà montré à Annecy l’année dernière (où on était, mais que du coup on a toujours pas vu). Il sortira en salle fin mai.. Le jury presse a remis son prix à un véritable coup de cœur des festivaliers, une romance – genre assez rare aux Hallucinations Collectives : Jersey Affair de Michael Pearce, qui est actuellement en salles. Enfin, on citera hors-compétition – et en clôture – le nouveau film de Ryûhei Kitamura, Downrange, prévu directement en DVD en France, qui ressemble à The Wall sorti l’année dernière (que l’on vous conseille vivement), mais sans véritable originalité. Pour trois plans particulièrement savoureux – gores, stupides et marrants – on vous le conseille dans la mesure où : 1) vous êtes avec des potes, 2) vous avez des pizzas et des bières. Parce que oui, c’est d’abord ça, les Hallucinations Collectives (même si on mange pas dans les salles de cinéma). Bref, on y retournera l’année prochaine !

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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