Cannes 2018 – Burning : ce feu intérieur qui disparaîtra

Compétition

Derrière chaque plan, Lee Chang-dong impose sa vision de l’Homme. Comme dans ses films précédents, cet Homme est oppressé, condamné à n’être qu’un substitut. Ses regrets ne suffisent pas à lui rendre la faculté de parler, il reste mutique, solitaire, isolé, réservé. À partir de là se dessine un souffle, un vent, une puissance qui s’étale sur deux heures trente. Après une introduction, la non-émergence d’un couple, le cinéaste coréen construit autre chose, un triangle amoureux, puis encore autre chose, un thriller, ou est-ce que tout ceci n’est qu’une tragédie ? Le film bascule plusieurs fois, avec son ambiance, son univers, ses décors. Lorsque le soleil s’est couché, c’est le froid et les couleurs pâles qui dominent. Les personnages sont isolés, loin de la foule des premiers plans. Sa complexité formelle fait de Burning un objet splendide, ses élans poétiques une bulle dont on ne sort jamais vraiment.

Le feu est un symbole fort, un symbole religieux, de destruction et de renaissance à la fois. Le personnage de Ben (Yeun Steven, vu dans The Walking Dead), jeune homme très aisé, révélant son désir de voir brûler des serres – car c’est laid, ça gâche le paysage. À ses côtés, Jongsu (Yoo Ah-in), jeune homme marginal typique du cinéma de Lee Chang-dong, ouvrier agricole, perçoit cela comme un agression personnelle, à ce qu’il incarne. C’est pour une forme de dignité, de droit à l’existence, qu’il lutte contre le pouvoir autoritaire, la toute puissance dépassant le droit et le juste. Il lutte pour faire exister son feu intérieur, notamment celui à l’égard de la belle Haemi (Jun Jong-seo) que Ben est en train de conquérir…

Cette jeune femme apparaissant soudainement dans sa vie, issue de son enfance. C’est exactement sur ce point qu’on retrouve l’esprit et les thèmes chers à Murakami, dont le réalisateur adapte un texte. L’auteur japonnais est en effet connu pour développer systématiquement des relations mélancoliques, remplies de tristesse, du temps qui passe et des regrets qui restent. C’est ce qui anime ses personnages et c’est ce qu’on retrouve dans Burning : Jongsu regrette de ne pas avoir dit qu’il aimait plus tôt, de ne pas avoir été au bon moment la bonne personne, d’avoir été passif et de devenir actif au moment où il s’agit de ne pas tout perdre dans le feu destructeur l’opposant à Ben, figure fantasmagorique et irréelle de l’Homme puissant et riche venu d’on ne sait où, et ouvertement comparé à Gatsby… regrets là aussi de ne pas être comme lui ? Lee Chang-dong essaie d’apporter à ce récit, à cette réflexion, une étude, une tentative de comprendre comment est-ce qu’un personnage à la norme va essayer de s’en émanciper, la faire brûler (la détruire) pour la surmonter et finir par, littéralement, renaître – rappelons que l’on vient au monde nu, sans rien, et seul. Désespérément seul.

Burning de Lee Chang-Dong, avec Y. Ah-In, S. Yeun, J. Jong-seo. Sortie en France le 29 août 2018.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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