Cannes 2018 – En guerre : la violence des maux

Compétition officielle

La guerre est l’incarnation typique de la violence humaine, de la destruction des corps, des brisures, de l’injuste. Personne n’en sort victorieux, personne n’en sort indemne. C’est pour cela que les grévistes dépeints par Stéphane Brizé auraient voulu, si cela était possible, que leur manifestation en devienne une. Or, dans le cas présent, ils en sont les seuls victimes. Brizé forme une réflexion sur ce groupe, pour tenter de le comprendre, d’en comprendre les ressorts, les évolutions, les raisonnements, trouver les justifications d’un tel mouvement commun, et surtout les causes de dislocation, d’échec, l’effondrement de la cause commune au profit des intérêts individuels. Comprendre la division. Si le postulat aurait pu être celui d’un Germinal des temps modernes, il s’avère révélateur que le système de gestion de crises sociales français se limite à une réunionite aiguë, grave maladie conduisant à des échanges vain, où chacun reste sur sa position, répète dans le vide les mêmes choses. La chose était par essence difficile à mettre en scène…

Ce n’est pas faute de chercher la sincérité et le réalisme, la justesse du ton, d’avoir pour cela travaillé avec des acteurs non professionnels. La volonté documentaire est noble et le travail autour du texte, de la nature des échanges, est intéressant : certaines séquences sont même saisissantes – comme la réunion avec le PDG allemand, dénonçant la mise en forme hypocrite d’une réalité rationalisée, globalisée, niant l’individu, niant le groupe, n’ayant de sens que dans la défense de la classe patronale dirigeante… Peut être alors qu’un véritable documentaire aurait donné la force du réel recherché par Brizé de manière plus efficace ?

Restera une chose à sauver dans ce film, malgré tout : Vincent Lindon, qui continue à montrer sa capacité à incarner le peuple, le franc parlé, la sincérité de la parole, dont les colères sont si violentes qu’elles le modifient, le transforment. Lindon devient méconnaissable quand les veines gonflent et que son visage rougi. Sa colère est terrifiante, son talent est immense, la détresse qu’il est capable de transmettre par son jeu est extraordinaire. La détresse sociale d’un homme qui ne cherche ni la gloire, ni le pouvoir, ni l’intelligence, juste la dignité de travailler. La violence qu’on lui impose est un assassinat. La fin pathos n’arrive pas à en rendre compte pleinement, malgré sa brutalité.

En Guerre de S. Brizé, avec V. Lindon, M. Rover, J. Borderie. En salle depuis le 16 mai 2018.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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