Concours de critique – Lisez la critique lauréate de Manon Inami !

Critique de Manon Inami

Le Parc (2016) de Damien Manivel – D’un rêve à l’autre

Deux adolescents se retrouvent dans un parc, s’y promènent. De la gymnastique au « selfie », en passant par Freud, ils tombent amoureux. Cependant, cette relation naissante reste éphémère et la jeune fille se retrouve seule. Cette dernière va alors entreprendre en marche arrière la promenade de la journée passée.

En choisissant une atmosphère onirique et latente, le réalisateur du Parc nous plonge dans un univers étrange, doux et presque féérique. Si l’on croit tout d’abord que l’histoire racontée est des plus banales, quelque chose de caché se dévoile progressivement. Tous les détails de chaque plan comptent et dévoilent un secret. Dans chaque plan fixe, un ou plusieurs mouvements se déchiffrent. Comme dans un rêve, notre vision semble immobilisée, et c’est ce que nous voyons qui prend vie devant nous. Ici, l’image est effectivement fixe, mais tous les bruissements de feuilles, les caresses des amoureux, les cris d’enfants sont comme des petits détails qui apportent du souffle à l’image, rendent chaque plan plus vivant. Et leur contenu, en apparence simple, s’avère bien plus complexe. Chaque nuance de vert, chaque variété différente d’arbre, de feuille, constituent le topos idéal de l’amour : un parc, un Jardin d’Éden. Ce jardin d’Éden est opérant le jour, convoquant en son sein une nature « universalisante » et rassurante. L’espace devient le lieu où s’organise la mise en scène de Damien Manivel : un lieu qui se construit et se forme au fil de chaque plan, un espace sauvage et bucolique que l’on découvre en même temps que les adolescents. Ainsi, notre regard suit les deux joueurs qui se promènent, découvrant aussi bien les secrets du parc que les secrets de leur propre désir. Pourtant, cet espace n’est pas réellement une métaphore d’un quelconque paradis : il ne s’agit pas non plus d’un simple lieu de verdure. Aucun arbre ne se ressemble, aucune pelouse ou paysage n’est semblable. On ressent grâce à cette diversité une mobilité constante, comme si le parc changeait d’apparence tout le long de la marche des amoureux. Il les suit, les guide, les charme, et devient un troisième personnage. Et c’est ce personnage, à part entière, qui conduit le couple dans un voyage onirique.

La Malédiction, René Magritte, 1963

Le film balance en effet entre deux rêves. Le premier met en scène les deux amoureux qui se promettent un amour éternel. Guidés par l’espoir et par la nature, ils en oublient la réalité, s’échappent hors du temps. Dans un ciel qui ressemble à celui de La Malédiction de Magritte, l’innocence se confond avec le rêve enfantin des jeunes amoureux devinant des formes dans les nuages. Autre désir, l’avenir. Le couple âgé que les deux adolescents croisent apparaît comme le miroir de ces derniers, un aperçu de leur futur. Cependant ces espoirs deviennent très vite une chimère ; le parc devient presque une utopie, un lieu rêvé, idéalisé. C’est ce basculement brutal qui est la force principale du film. En effet, le réalisateur choisit judicieusement de lier les deux parties du film par un long plan-séquence qui éblouit par sa discrétion et son apparente simplicité : la jeune fille est assise en haut d’une colline, fait face aux malheurs de l’amour perdu. La conversation entre les deux adolescents – par le biais de texto échangés, s’étend au fur et à mesure que la nuit tombe. On sent littéralement le temps passer, le temps long qui s’allonge terriblement et qui emprisonne la jeune fille. La cruauté de la situation est mise en scène par un plan d’une infinie douceur, mais qui pourtant, grâce à son minimalisme, dit tout du chagrin de l’adolescente.

Ainsi débute le deuxième rêve. Ce rêve, à l’opposé du premier, est bien plus tourmenté. Dans une ambiance planante, latente, l’adolescente, seule, reprend la promenade, mais en arrière. Elle revient sur ses pas. Une atmosphère fantastique s’installe, la nuit vient s’opposer au jour ou plutôt se confondre avec elle, comme la peau noire du garde forestier vient contraster avec la pâleur de la peau de l’adolescente. Mais ce rêve, qui tourne rapidement au cauchemar, dérange. La jeune fille devient fantôme, et ce parc autrefois paisible et chaleureux n’est plus un repaire rassurant. Au contraire, de nuit, il devient dangereux, angoissant. Les plans sont d’ailleurs plus resserrés, plus oppressants. L’espace lui-même est comme annihilé, aspiré. Les éléments familiers que l’on avait identifiés en tant que spectateur nous sont à présent dissimulés. L’obscurité agit comme un secret hors-champ, car même le champ nous apparaît invisible. On se sent scruté, envouté, surtout par la lumière, blafarde, qui vient se répercuter sur le visage de l’adolescente. Mais la source de cette lumière demeure inconnue.

L’empire du soleil, René Magritte, 1953

Lumière artificielle oui, mais pourrait-elle provenir de la lune ? Justement, le long travelling sur celle-ci laisse perplexe et nous pousse automatiquement à faire le parallèle. Cette lumière provenant de nulle part participe à l’inquiétante étrangeté du film, et renforce une atmosphère surréaliste. A nouveau comme dans un tableau de Magritte, comme 16 septembre ou la série L’Empire des lumières où l’unique source de lumière provient d’un lampadaire ou d’une lune, l’image devient énigmatique.

La Nuit du chasseur, Charles Laughton, 1955

On remarque les influences du réalisateur, notamment son penchant pour la lumière qui travaille le clair-obscur, cette nuit blafarde qui fait écho à La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Ainsi, le plan montrant la jeune fille dans la barque glissant sur l’eau calme et angoissante du lac n’est pas sans rappeler la barque salvatrice qui recueille les deux enfants échappant à leur malfaiteur. Après Murnau dans l’Aurore, Mizoguchi dans Les contes de la lune vague après la pluie ou Les amants crucifiés, Damien Manivel travaille la poétique de la trajectoire de la barque, qu’il inscrit dans une séquence parfaitement autonome, parfaitement onirique ; la barque traverse le lac et nous guide au plus profond de l’obscurité, mais également au plus profond du rêve de la jeune fille. Celle-ci, mutique, est comme morte. Dans ce rêve s’affronte alors les anges et les démons de l’adolescente ; l’ange n’est autre qu’elle-même, et les démons se multiplient : le garde forestier, qui se transforme en son petit ami ; la nature, qui devient menaçante et effrayante ; la lune qui l’observe, de loin. Et même elle, qui ne sait plus ce qu’elle voit, où elle est, qui elle est. Si le clin d’œil à Freud et aux Cinq leçons sur la psychanalyse du début du film peut amuser, il s’avère que le film entier repose sur cette notion du rêve, et sur sa fonction thérapeutique. Ce retour en arrière poétisé par l’inconscient de la jeune fille pourrait être interprété comme une réflexion rétrospective sur les relations humaines, sur l’amour, sur l’identité.

Le rêve est salvateur, le film le rappelle, mais Le Parc ne nous endort pas pour autant : le spectateur se trouve littéralement dans un rêve éveillé.

Critique de Manon Inami, lauréate du concours de critique de l’association LYF 2018. Manon Inami intégrera le jury du troisième Festival du film jeune de Lyon en septembre 2018.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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