Climax – Comme un éternel recommencement

Saisir l’apocalypse, la destruction – le chaos, et dans un même mouvement la synergie, l’esprit de le groupe. Comprendre comment cela s’articule, échoue, s’essouffle mais reprend, recommence, ne s’achève jamais. C’est notre fascination morbide envers notre propre destruction – celle de nos corps et de nos vies. Le dernier film de Gaspard Noé est la somme d’un chemin parcouru : celui d’un génie pour certains, d’un petit malin pour les autres. Force est de constater que la proposition qu’est Climax est un coup de force, le moment de rupture qui fait basculer la culture du provoquant, du sordide, dans l’ambition, la maîtrise. Derrière le mystère qu’il pratique – le synopsis du film particulièrement vague, la bande annonce obscure – Noé propose ainsi un véritable projet, concret. Pour en profiter pleinement, il faut en limiter la connaissance préalable, mais comment le comprendre sans avoir toutes les clefs d’une œuvre difficile d’accès ? Il faut reprendre l’objet et le décortiquer.

Le film se structure ainsi d’une bien étrange manière : il commence sur sa fin – son climax – puis reprend avec une sorte d’étrange prologue. Tous les danseurs se présentent, parlent de leur conception de leur travail, du monde, leur rapport à la vie, la drogue, l’ambition, le désir. Le tout enfermé dans une télévision, enclavé entre une pile de livre et de cassettes vidéo : les références ? Les hommages ? Les maîtres à penser ? Ceux à l’aide de qui « on » se forme, « on » se fait ? On devine en tout cas que ce sont les goûts du réalisateur qui ont guidé ce choix. Ce choix d’enfermer métaphoriquement cette jeunesse que l’on rencontre dans le film – littéralement d’ailleurs, puisqu’il s’agit d’entretiens. On dessine un portrait d’un monde, d’une génération, d’un espoir. La première partie qui y succède, autour de la danse, est expiatoire : c’est la libération par le collectif, le fait d’être ensemble, de construire quelque chose avec les autres. Comme dans une chorégraphie, la société est un mécanisme huilé et préparé, dans lequel chacun a un rôle. Une conception précise du monde, une conception qui aura du sens dans la deuxième partie… quand la sangria aura fait effet.

Climax (2018) de Gaspar Noé – Wild Bunch Distribution

Le chaos et le désespoir règnent donc durant la seconde moitié de Climax, durant laquelle le monde dégénère progressivement, le long d’un faux plan-séquence absolument dantesque (occasion de redire le génie de Benoît Debie, déjà à l’origine de la photographie de Enter The Void). Les éclairages évoluent en permanence, les couloirs semblent de plus en plus exigus, les comportements de plus en plus irrationnels, les cris remplacent la musique entraînante et le rouge dans lequel baigne le film dans les dernières minutes est une extériorisation des sentiments intérieurs des protagonistes : la violence possède l’image. Le spectateur fera ainsi partie de cette expérience désastreuse : l’injustice et le faux-procès, la figure de la mauvaise mère, l’inceste, le meurtre, l’auto-mutilation semblent se rependre de manière contagieuse dans le film.

Le corps est un outil d’extériorisation d’un sentiment intérieur. En opposition à l’écran de télévision du prologue – enfermant dans le cadre, entre les références et dans l’écran ces jeunes – ils finissent par pouvoir se libérer par la danse. Le voguing, donc, pas n’importe quelle danse, une danse qui utilise le corps, le brise, le tord. Il n’est plus une limite, il devient un outil artistique. C’est justement là aussi que se joue l’opposition avec la deuxième partie du film : le corps est aussi une prison, une souffrance, notre condamnation. Il se jette au sol, il nous fait mal, on en perd le contrôle. C’est tout ce paradoxe qu’arrive à saisir le film. Le corps était notre allié, il devient notre ennemi.

Si Climax est aussi extraordinaire, c’est aussi parce qu’au-delà de sa capacité à lier la forme et le fond, il arrive à jouer de ces outils : les allusions explicites à la France, à la politique, sont si grosses que Gaspar Noé ne peut pas vouloir en parler en réalité. Plus c’est gros, plus ça passe. Il parle de notre monde qui semble s’effondrer tous les jours, quand on allume la télé, quand on ouvre le journal, quand on regarde les réseaux sociaux. C’est une phobie, une pathologie de la peur, un doute existentiel qui s’est répandu dans notre univers perceptible contre lequel il faut lutter. Pour cela, il faut en prendre conscience. Climax est un film nécessaire parce qu’il arrive à faire réagir le spectateur, à lui imposer ce contact avec le réel. À l’extérieur, il n’y a qu’un hiver froid et mortel, mais à l’intérieur du bâtiment, nous ne sommes pas dans le Titanic. Nous sommes dans une arche de Noé où sont toutes les représentations de l’humain possible. Elles renaissant au quotidien, à l’aube, et peut être recommencer le soir, comme un éternel recommencement.

Climax (2018) de Gaspar Noé, avec Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub. Sortie le 19 septembre 2018.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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