Lumière 2018 – Claire Denis, un cinéma qui a du mordant

Cette année, le Festival Lumière a souhaité mettre en valeur l’œuvre de la réalisatrice française Claire Denis, en partie à l’occasion de la sortie de son nouveau film High Life (en salle le mercredi 7 novembre). Dire qu’il s’agit d’une cinéaste atypique ne serait pas juste, pas plus que dire qu’elle était le quota-films de genre de cette édition – en tout cas, elle refuse cette appellation. Pourtant, difficile de ne pas y penser quand on découvre successivement High Life et son Trouble Every Day…

Moment important de cette édition, l’avant-première de High Life en présence d’une partie de l’équipe était l’occasion de découvrir si oui ou non le film mérite toutes ces réactions d’une étonnante violence au Festival de Toronto. On aura le mérite de vous rassurer : non, le film n’est pas insupportable à regarder, non, on ne sort pas de la projection avec la nausée ou avec des tendances suicidaire plus importantes qu’en entrant. On ne pourra pas nier pour autant qu’il s’agit d’une expérience. Des condamnés à morts envoyés dans l’espace à des fins expérimentales, sans retour possible, est une idée assez cauchemardesque et l’enferment est autant visuel que psychologique pour le spectateur – quelques plans évoquant des souvenirs de nature viennent presque nous adoucir. La communauté va donc se déchirer rapidement, on s’en doutait bien – le film commence avec une scène où Robert Pattinson, seul et silencieux, jette dans le vide les cadavres de ses anciens compagnons. Chose habituelle chez la réalisatrice, tout tournera autour du corps et de la sexualité dans un onirisme et une sorte de calme très caractéristique de ses films. Il s’avère radicalement pessimiste, sans aucun espoir possible, aucun espoir en aucune manière : l’impossible vie en société est mise en perspective de l’impossible avenir des personnages, conscient d’avoir été piégé dans ce vaisseau, fausse opportunité d’une nouvelle vie. Le personnage de Juliette Binoche est rapidement assimilé à une sorcière, à une figure démoniaque, qui passe son temps à étudier le sperme de ses compagnons de voyage. Sordide sans doute, malade aussi, mais finalement puissant et déstabilisant : mérite donc le voyage, sans aucun doute.

Autre film montré à l’occasion du festival, en projection unique, le célèbre Trouble Every Day – film de cannibale violent, oppressant, mais comme pour High Life, il suffit de pénétrer dans l’ambiance onirique du film pour « supporter » l’expérience. Ses silences, sa musique, sa douceur laisse le spectateur attendre – mais attendre quoi ? La pulsion ? Le moment où le film bascule ? Cela va arriver, c’est obligatoire. Ces personnages que l’on voit sont malades, personne ne peut les aider – la médecine échoue, les gens à leurs côtés échouent… mais dès qu’ils s’abandonnent totalement – à leur sexualité, à leur désir, à leur animalité – ils se mettent à devenir incontrôlable. La peur de perdre le contrôle, de devenir incapable de savoir ce qui se passe. S’abandonner totalement à l’autre devient risque de le blesser, le heurter, le tuer – littéralement. C’est là encore un film qui repose sur des sensations que le spectateur traverse en observant la folie du regard de Béatrice Dalle. Il existe dans les deux films une peur que le corps ne devienne notre ennemi, dans quelle mesure en gardons-nous le contrôle. C’est ce malaise que Claire Denis étudie dans son cinéma, et il s’avère extraordinairement précieux pour cela.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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