Lumière 2018 – Alfonso Cuaròn, el mastro

Sa venue était sans doute l’un des grands événements du Festival Lumière cette année. Lion d’Or à Venise, son nouveau film acquis par Netflix a relancé de manière brutale le débat sur la chronologie des médias en France. Tourné dans un somptueux noir et blanc en 65mm, Roma est une expérience sensitive racontant une histoire universelle. Le Festival Lumière a été l’opportunité d’une rétrospective de ses films, entre le Mexique et son cinéma hollywoodien, de Y Tu Mama Tambien (2001), à Les Fils de l’Homme (2006) en passant par Gravity (2013, montré en 3D).

C’était l’occasion de prendre conscience de la valeur de ce cinéma, dans ses portraits humanistes et sur l’intelligence d’un discours politique diffus mais omniprésent. La dystopie dans laquelle se déroule Les Fils de l’Homme est ainsi bâti autour d’images, qui obsèdent notre quotidien – des attentats, des catastrophes humanitaires, des camps de réfugiés, l’armée omniprésente et l’indélicate impression de voir un monde s’effondrer en permanence. Le premier plan du film est ainsi très évocateur : nous sommes dans ce groupe agglutiné devant la télévision, réuni autour de la seule chose suscitant encore un esprit de groupe : une émotion construite, factice, pour un symbole (fort, mais symbole quand même). Le film trouve plus de dix ans après sa sortie des échos documentaires terrifiants.

Maribel Verdú, Diego Luna et Gael García Bernal dans Y Tu Mama Tambien (2001)

Dans Y Tu Mama Tambien (comprendre en français « Et ta maman aussi ») , Alfonso Cuaròn vient dessiner un portait cynique et froid d’un Mexique hypocrite, totalement asocial, froid et brutal. La voix-off utilisée tout au long du film apparaît ainsi comme une critique extérieure au film, omnisciente, qui vient révéler spectateur le sentiment profond des personnages à l’écran. Le caractère sidérant de certaines de ses interventions vient percuter en laissant comprendre à quel point les protagonistes sont aliénés par leur propre égo, devenus incapable de s’ouvrir pleinement, de parler, d’extérioriser même un peu leur intimité. Dans le même geste, Cuaròn vient dépeindre formidablement un portrait d’une jeunesse terminée, avec une émotion nostalgique de voir s’animer des moments de vie qui ne dure qu’un été.

Si découvrir le cinéma d’Alfonso Cuaròn pendant le Festival Lumière était aussi précieux, c’est aussi qu’il s’agit d’une œuvre à découvrir en salle. La qualité du travail technique derrière ses films est encore plus frappant – surtout quand le spectateur prête attention à ses choix techniques. On pense bien entendu à son usage permanent des plans-séquences. On se souvient du très célèbre plan de la voiture dans Les Fils de l’Homme, durant lequel la caméra semble virevolter entre les sièges en dépit de toute règle physique.

En quelques minutes, en un seul plan, le réalisateur arrive à faire basculer son film : d’un joyeux voyage, vivant et presque heureux, l’ambiance bascule en un cauchemar, en horreur, laissant derrière lui plusieurs cadavres… On pourrait aussi citer l’incroyable introduction de Gravity, un plan-séquence dans l’espace durant près de dix-huit minutes. La 3D permet d’ailleurs de souligner le vide en laissant apparaître en volume quelques débits passant devant la caméra. C’est pourtant dans Roma que le réalisateur mexicain prouve son génie en la matière. Décidant de prendre le temps, d’installer un rythme lent, une ambiance assez contemplative, sur un sujet fondamentalement banal (le quotidien d’une servante dans une famille de Mexico), Alfonso Cuaròn exploite le plan-séquence de manière vertigineuse. Plusieurs sont ainsi mis en place pour susciter un sentiment d’immersion saisissant dans des moments d’une rare puissance – on citera sans trop en dire une séquence d’émeute, d’une scène d’accouchement, une scène sur une plage. Inutile de redire à quel point la salle permet de ressentir et de s’immerger dans son dispositif – qui fait appel au son autant qu’à l’image. Des moments d’une extraordinaire tension, d’une illusion de réel confinant à la folie maniaque – la reconstitution des rues du Mexico des années 1970 est terrifiante tant qu’elle s’avère riche.

C’est un fantasme sur lequel repose Roma : celui de revivre son enfance, d’y retourner, de revivre une époque disparue. Dessiner le portrait de deux femmes, qui subissent la lâcheté des hommes – véritablement le grand thème du cinéma de Cuaròn. Dans tous ses films en effet, des hommes abandonnent les personnages féminins (leur compagne, leur amante, leur amie,…). Dans ses films, le réalisateur s’intéresse à montrer la reconstruction, la volonté de continuer à vivre malgré un déchirement, une brisure. L’opposition de classes qui existe dans Roma entre la servante et l’employeuse n’efface pas ce rapprochement : la mère de famille comme cette jeune femme traversent le même drame que la vie permet de surmonter. L’attachement des personnages de Cuaròn à la vie est d’autant plus remarquable que les drames sont parfois terribles – dans Gravity, on ne mise pas beaucoup sur la survie du personnage de Sandra Bullock au début du film. On se surprend de l’espoir qu’incarnent les personnages féminins de Les Fils de l’Homme (Julianne Moore, Claire-Hope Ashitey, Pam Ferris). Ce n’est pas pour rien que Roma s’appelle ainsi : c’est d’abord un quartier de Mexico. Mais c’est aussi l’anagramme de Amor – Amour, l’amour qui anime le cinéma d’Alfonso Cuaròn, l’amour de la vie.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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