Le Grand Bain – Plonger pour garder la tête hors de l’eau

« Il ne faut pas oublier que, le jour du déluge, ceux qui savaient nager se noyèrent aussi. » – Ramon Gomez de la Serna

Un bassin de faïence remplit d’eau chlorée, sept acteurs désabusés, bedaines et bonnets. Lellouche signe avec Le Grand Bain l’histoire de sept anti-héros magnifiques et des femmes qui les aiment, qu’elles soient leurs épouses, leurs filles ou leurs coachs.

Le film entier semble être construit sur la dualité corps/parole. En effet, là où le discours peine à verbaliser un mal-être, le corps exulte et se libère. Une fois que le corps des acteurs reprend la pesanteur de la terre dans les vestiaires ou le sauna, l’ineffable finit par se formuler en groupe. Chaque personnage semble d’ailleurs être isolé en dehors du lien social créé par la piscine.

Le corps est tout d’abord le premier vecteur de liberté de la troupe. La joie de l’immersion, le plaisir de l’effort physique transcende à l’écran une esthétique disgracieuse par moment. Ne serait-ce que dans ce choix de la pratique de la natation synchronisée, chaque membre doit faire corps l’un avec l’autre afin d’orchestrer un ensemble commun. La vision sur son propre corps est également questionnée par Lellouche qui use de multiples gros plans à cette fin. Grain de peau, bourrelets tombants, rides esquissées, l’œil bienveillant de sa caméra semble épouser un questionnement sur la représentation physique du vieillissement. Aucune référence directe au canon de beauté standard n’est abordé, si ce n’est dans le miroir déformant des autres équipes de la compétition au terme du film.

En parallèle, la parole se libère lorsque le corps en tension se relâche. Paradoxalement, l’espace exigu, moite et « indoor » qu’offre la piscine pousse ces hommes à se confier sur leurs angoisses et leurs quotidiens. Comme un cocon aquatique rassurant. On ne trouve chez Lellouche ni monologue racinien, ni dialogue dramatique, mais plutôt des réunions chorales où le soutien et la compréhension mutuelle s’exprime de manière maladroite et tendre par le biais des interventions hors-sol d’un Philippe Katerine grimé en simplet.

Le Grand Bain (2018) de Gilles Lellouche – Image : StudioCanal

L’espace microcosmique de la piscine obéit à ses propres règles et évolue à son propre rythme. Le duo d’actrices à la tête de l’équipe sont deux caractères crédibles et touchant. L’écriture de Lellouche révèle également sa finesse dans le traitement de ses seconds rôles. On retiendra tout particulièrement la performance de Marina Foïs. Elle interprète l’épouse d’un Almaric déprimé et déprimant, et fait preuve de réalisme et d’une droiture aussi pragmatique que touchante.

Ce qui semble avoir mis tous les personnages du film sur le même chemin est le commun désir criant de reconnaissance. Celui de championnes déchues qui rêvent à nouveaux de podium et d’ivresse de la victoire, ceux des hommes malmenés par la société contemporaine et dont les proches ne peuvent plus reconnaître les fêlures. La piscine en ce sens, et notamment le bassin , semble être le centre névralgique du vivre ensemble. Comme si un agglomérat de solitude était réunis dans le même bouillon de chlore. La crédibilité et le rire entier du film tient d’ailleurs sur ce paradoxe: le grotesque de l’activité est soutenu par le sublime des personnages et la poésie de leur parcours. On retiendra d’ailleurs la dichotomie de certaines scènes de confidence qui allie un récit de pathos extrême sur un énième échec de parcours, et du ridicule de la tenue de bain de fortune sur des corps bedonnant.

Si l’on doit soulever une ombre à la chorégraphie globale, il faudrait se pencher sur le montage du film. En effet, Lellouche frôle par moments la caricature du portrait de l’homme moderne névrotique, rincé par une société urbaine grise, compressé par un système de zones pavillonnaires. La multitude des histoires racontées rend la narration globale hachée à certains moments et complique la compréhension de la cohérence globale de la trame de l’histoire. Cependant, la grande fraîcheur du scénario dans le paysage du cinéma actuel français place Le Grand Bain comme un très bon premier film.

A mi chemin entre le feel good movie onirique à la Michel Gondry, le cinéma d’auteur français et la comédie absurde (on le comparera notamment à Full Monty), Le Grand Bain est le film dont on semble avoir besoin en ce début d’hiver.

Le Grand Bain (2018) de Gilles Lellouche, avec M. Amalric, G. Canet, B. Poelvoorde. En salle le 24 octobre 2018

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