Heureux comme Lazzaro – Sons, lumières et magie

Au premier abord, on ne saurait dire, lorsqu’on sort de la projection du dernier long-métrage d’Alice Rohrwacher, d’où émane cette forte impression de puissance captivante et mystérieuse que le film a laissé en nous. Peut-être est-ce parce qu’il remue en nous des souvenirs d’innocence perdue : le film rappelle la beauté des contes d’autrefois.

Il était une fois alors, en Italie, dans une campagne et dans un temps reculé, un groupe de paysans exploité par la Marquise de Luna. Esclaves, ils obéissent et ne se révoltent pas. Lazzaro, jeune homme simple d’esprit et profondément charitable, est à son tour exploité par les autres paysans. Puis, il rencontre Tancredi, le fils de la Marquise, avec qui il noue une amitié qui dépassera les frontières spatio-temporelles.

Ce qu’on retrouve dans l’essence du film, c’est cette magie propre au cinéma : le pouvoir des images et des sons. Oui, il faut parfois dire les choses simplement : Heureux comme Lazzaro est une vraie proposition cinématographique.

L’image, véritable lieu du miracle ici, combine en son sein la potentialité d’une (ré)union entre l’ordinaire et l’extraordinaire, l’un et l’autre se contaminant, se mélangeant. Le film apprivoise le réel brut, cru – la condition des paysans, leur assujettissement, le rejet de Lazzaro – tout en y injectant subtilement des éléments fantastiques, comme le souffle amplifié des paysans qui se mêle au vent et résonne dans la campagne comme un bruissement tempétueux. De plus, le film donne la part belle à des détails visuels de toute beauté : une tempête de foin où les particules dansent dans le cadre, ou simplement la pluie, d’une netteté irréelle et onirique. La magie de l’image, c’est cette rencontre entre le détail et le mystère. Rassemblés, ils créent une atmosphère étrange : il y a quelque chose d’invisible, et quelque chose de fondamentalement présent dans les images : la mise en scène vient nourrir un imaginaire fantasmagorique qui rappelle les contes de fée. Tout naturellement alors, le film travaille la question du symbole et son pouvoir évocateur. Chaque chose que la cinéaste filme se déploie au-delà de ce qu’elle représente au premier abord, ce qui magnifie la richesse de l’image et de ce qui est filmé au sein de celle-ci.

Heureux comme Lazzaro (2018) d’Alice Rohrwacher – Image : Ad Vitam

L’autre élément puissant du film, c’est bien-sûr Lazzaro, interprété innocemment par Adriano Tardiolo, véritable ange fantomatique. Une force tranquille, ce personnage principal en marge, décentré, mais pourtant au cœur de l’image. Lazzaro est là sans être là. Il est invisible (c’est d’abord son nom qui est chuchoté dans le plan noir qui ouvre le film), dissimulé derrière des feuilles, ignoré par les autres paysans. Pourtant, Lazzaro est celui qui traverses les espaces et le temps, il est celui qui observe et celui qu’on regarde. Il est un personnage dans lequel notre existence se reflète, se réfléchit. Il bouge peu, parle rarement, mais possède cet immense pouvoir d’appropriation des choses qu’il transforme en don. Ainsi, la plus belle séquence du film est celle de la visite de l’église : les paysans veulent écouter les sons de l’orgue, mais sont chassés par les sœurs qui refusent les visiteurs. Lazzaro regarde alors l’organiste, et le son, comme par magie, disparaît. L’instrument ne produit plus de musique. Mais celle-ci réapparaît hors-champ ; sa source est comme déplacée par Lazzaro qui offre la musique au monde entier.

Heureux comme Lazzaro mélange l’insolite, l’étrange et la simplicité, et c’est en cela que la poésie du film éclate, tout en douceur et subtilité. Il n’est pas de colère ou de nostalgie dans les personnages que filme la cinéaste, mais un peu de joie mêlée à un peu de tristesse. Mais ce qui en émane, c’est une puissance qui nous convoque. Il y a des plans qui marquent, qui nous remuent : l’apparition d’un loup qui marche dans la ville, ou tout simplement une larme qui coule sur la joue de Lazzaro lorsqu’il contemple la lune.

Si nous avons depuis longtemps perdu notre innocence, Alice Rohrwacher nous invite à la retrouver.

Peut-être se cache-t-elle délicatement derrière une feuille.

Heureux comme Lazzaro (2018) de Alice Rohrwacher, avec A. Tardiolo, A. Rohrwacher, A. Graziani. Sortie en salles le 7 novembre 2018.

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