Utoya, 22 juillet – Montrer l’horreur

Le 22 juillet 2010, la Norvège était victime de deux attentats d’extrême droite. D’abord, le quartier des ministères d’Oslo était touché par une bombe : huit morts, quinze blessés. Deux heures plus tard, les participants à un camp d’été de jeunes socialistes sont massacrés sur l’île d’Utoya : soixante-neuf morts et des dizaines de blessés par balles. Le choc est mondial. Huit ans plus tard, plusieurs pays européens sont dirigés l’extrême droite. Alors que l’Europe semble basculer vers des logiques conservatrices et réactionnaires, le norvégien Erik Poppe décide de mettre en scène un film choc sur les attentats de 2010. Un travail de recherche aux élans documentaires : rencontres et échanges avec des familles de victimes, des survivants, auxquels Erik Poppe montre le film à mesure qu’il avance, tente de reconstituer l’horreur vécue à Utoya. Tenter de transmettre ce qui s’est passé, de le faire vivre par le cinéma. Un projet difficile, problématique (peut-on vraiment savoir ce qui s’est passé sur l’île?), reposant sur un dispositif technique complexe et une quête de l’immersion à la limite du supportable.

Dispositif au combien technique mais à la mode : le plan-séquence. Souvent utilisé à tord et à travers depuis l’apparition du numérique, le plan-séquence est supposé être une garantie d’immersion pour le spectateur : un rapport au temps réaliste (parce que réel), un rapport à l’espace plus proche de la réalité (car on ne coupe jamais). Erik Poppe arrive ainsi à reconstituer la panique de manière absolument fulgurante. Le film en devient même terrifiant. Le son joue aussi un rôle central dans l’expérience : les coups de feu sont irréguliers, parfois accompagnés d’un corps qui tombe, de hurlements terrifiés hors champ, de gens qui se mettent à fuir…

Expérience au combien déstabilisante, Utoya, 22 juillet n’est pas un film qui cherche à être aimable. Loin de là. Parfois difficile, il vise justement une réaction face à l’horreur, une meilleure compréhension de ce que signifie parfois abstraitement « soixante-neuf morts, des dizaines de blessés ». Paradoxalement, Erik Poppe est conscient du caractère impossible de son projet. Il place ainsi dans la bouche de son personnage principal cette phrase « vous ne pourrez pas comprendre, alors essayez d’écouter ». Au-delà de ses ambitions, Erik Poppe filme aussi le portrait d’une jeunesse brisée, traumatisée, dont les rêves de monde meilleur baignent désormais dans le sang répandu un certain 22 juillet 2010…

Utoya, 22 juillet (2018) de Erik Poppe, avec A. Berntzen, E. Rhiannon Müller Osbourne, A. Holmen. Sortie en salle le 12 décembre 2018.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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