Border – Embellir la laideur, bousculer les certitudes

Border fait partie de ces films qu’il vaut mieux aller voir sans rien en savoir. Ce fût mon cas, et les différents procédés du réalisateur trouvent alors tout à fait leur place et ont – en ce qui me concerne – fonctionné à merveille.

Au-delà de l’intrigue multiforme du film, passant du drame social au thriller, et enfin au conte fantastique, il est un domaine dans lequel l’excellence est atteinte : c’est la captation du laid, et sa transformation en beauté sublime à l’écran. Le réalisateur s’attache à filmer et à rendre à l’écran les personnages de Tina et Vore bestiaux : l’accent est mis sur les râles, sur la bave, les dents sales, les corps sales, difformes. Finalement, c’est avec les animaux que Tina est le plus en phase : une sorte de compréhension mutuelle tacite est en place, sans que personne ne puisse l’expliquer. De même, le talent de Tina, qui est en quelques sortes de « sentir les émotions humaines » renvoie directement à la sensibilité que nous prêtons à différents animaux, les chiens notamment, pour ressentir les états d’âme de leurs maîtres.

Là où l’astuce est fine, c’est que des êtres difformes et en tous points repoussants seront en fait représentés de manière plutôt belle et poétique à l’écran, en témoigne leurs scènes de communion avec la nature dans la forêt ou dans la rivière : on se permet d’oublier leur laideur pour se raccrocher à « l’humanité » qu’il leur reste. Et c’est presque tout aussi naturellement qu’on assiste à une des rares scènes d’hermaphrodisme biologique et physique au cinéma, ce qui pourrait provoquer une réaction primaire de rejet chez nous, au contraire nous fascine et le spectateur se retrouve happé dans cette spirale qui ébranle toutes ses certitudes et ses attendus : qu’est-ce que le beau ? qu’est-ce que le laid ? C’est cette question qui nous taraude pendant tout le film. La manière de filmer cette femme et ces gens dans leur intimité, l’utilisation des gros plans en abondance, servant à nous montrer des visages fondamentalement repoussants et animaux, tout en les « humanisant ». Ça grogne, ça bave, des pénis poussent au milieu des vagins, mais au final, pourquoi une scène d’amour devrait être belle et agréable à regarder ? On ne se préoccupe pas, quand on aime, de l’apparence que l’on renvoie.

Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le mal ? Ce sont aussi des questions que traite le film, tout en brouillant en permanence, ou au contraire en les accentuant, les frontières (‘border’ en anglais) entre ces points cardinaux de notre vie sociale. En suivant l’itinéraire de Tina, on pourra passer du stade initial où elle semble intégrée à la vie sociale, au prix de son bonheur et de nombreuses humiliations quotidiennes en provenance de son compagnon, de son père ou d’inconnus, puis au stade de la découverte de sa véritable identité : non, elle n’est pas une humaine difforme, elle n’est tout simplement pas humaine. Ce champ des possibles que lui ouvre le personnage de Vore semble idyllique, bien qu’il cache un dessein guerrier et vindicatif de ce dernier sur l’espèce humaine, responsable des malheurs de leur espèce, celle des trolls.

Tuer des innocents ramène-t-il des parents et des familles massacrées à la vie ? Entre la vie assumée de troll, déconnectée et en marge des humains, et la vie de troll « humanisée », intégrée, Tina devra choisir. Et ces différentes conceptions rappellent évidemment des thématiques beaucoup plus concrètes que l’on peut croiser dans notre vie de tous les jours.

Reprenant à son compte les légendes nordiques des trolls mangeurs d’enfants, le réalisateur actualise et fait sien de manière très juste ce personnage de contes. Traitant de l’intégration de l’autre à la société, de la vengeance et de la miséricorde, mais aussi de toute la faiblesse et la perversité des humains, dans une société qui semble édulcorée en surface mais pourrie de l’intérieur, Border interroge sur la conception d’humanité : qui est humain ? Qui ne l’est pas ? Mais aussi l’est-on en permanence, seulement de temps en temps ou pour toujours ?

En bref, Border est un film qui vous remue car il vient vous chercher sur les terres de vos réflexes sociaux primaires, il vient remuer la merde de nos tripes, et nous fais sentir que, au final, Tina est aussi laide que nous sommes pourris. Film pessimiste donc, ou porteur d’espoir ? Je pencherais sur la seconde option. Border est absolument à voir dans tous les bons cinémas depuis le 9 janvier 2019.

Border de Ali Abbasi, avec E. Melander, E. Milonoff, J. Thorsson. En salles depuis le 9 janvier 2019.

Auteur : Pierre TRIOLLIER DU BROCHET

Président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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