Asako I&II – Stupeur et tremblements

Voilà un vrai film sur la complexité des rapports et des sentiments amoureux. Le regard de Ryūsuke Hamaguchi est si juste qu’on sort ému et rêveur, presque empreint d’une tristesse poétique.

Le dernier film du cinéaste japonais est un nouveau portrait, d’une seule femme cette fois-ci, contrairement à son précédent film Senses, qui s’attachait à la vie de quatre femmes. Nous suivons Asako, une jeune fille discrète et mystérieuse, qui fait la rencontre de deux hommes. D’abord Baku, dont elle tombe éperdument amoureuse et qui disparaît brutalement, puis Ryohei, qui lui ressemble étrangement, un homme différent qu’elle va apprendre à aimer.

Asako 1&2 est un film de rencontres et de contact. Jamais le hasard de la rencontre n’aura été plus puissamment filmé que par Hamaguchi. La beauté du coup de foudre dans un moment de flot émotionnel, qui explose comme un feu d’artifice, impressionne : on y croit, tout comme Asako croit en son amour. Lors du regard, le cinéaste japonais ose un ralenti stylisé, pourtant l’image réussit à conserver une atmosphère calme qui hantera toutes les images du film. Là est sa singulière force : il se passe dans Asako 1&2 des choses d’une grande violence : la rupture imposée et la disparition de Baku, ainsi que de facto le vide laissé dans la vie de la jeune femme qui subit, on le devine, l’épreuve du manque. Pourtant, Hamaguchi choisit de ne pas montrer cette période de la vie d’Asako, son chagrin se noyant dans une ellipse de 2 ans. Le spectateur est véritablement torturé, s’accrochant à chaque décision d’Asako, s’identifiant ou non aux pulsions de ses désirs.

Ce qui est intéressant, c’est la manière dont le cinéaste japonais va traiter cette violence. La violence psychologique, morale, silencieuse, est intimement liée à une violence plus physique et concrète : un tremblement de terre. Hamaguchi filme l’histoire singulière, particulière d’Asako dans son rapport à une histoire beaucoup plus large, qui touche tous les individus d’une société. Le film est d’autant plus ancré dans son époque et tend à montrer quelque chose qui concerne intimement son pays, touché (très) régulièrement par des séismes. Hamaguchi trouve dans ces séquences une justesse de ton et de mise en scène, observant à distance les habitants japonais rentrer simplement chez eux. Pourtant, le traumatisme est bien réel. La caméra s’empare d’une femme, pleurant discrètement au bord d’un trottoir, au milieu d’une foule qui semble habituée à subir cette épreuve. Hamaguchi n’appesantit pas l’atmosphère, il l’a créé, en s’attachant à des points sensibles. Le film trouve un splendide équilibre entre douceur et explosion, travaillant au sein de son image la pure sensation qui déborde le cadre, au sein duquel le visage d’Asako émeut par sa beauté étrange. Elle contraste avec tous les êtres qui l’entourent ; ses amis notamment, qui sont dans l’expression – l’une est comédienne, un autre monte et présente des projets au sein de son entreprise. Asako est observatrice, plutôt silencieuse, cherchant à comprendre sa vie, touchée par une rencontre extraordinaire qui ne la quittera jamais. Toute l’ambiguïté de la jeune femme se devine dans le titre : il y a une première Asako, puis une deuxième. Mais ce n’est pas un changement qui marque le passage de l’une à l’autre ; simplement la révélation de ce qu’elle est vraiment. Tout dans le film amène alors à cette poursuite finale sous la pluie : Asako court derrière l’amour de sa vie, poursuit incessamment son désir.

Si l’atmosphère du film est si singulière, c’est parce qu’il s’accompagne d’une calme mélancolie qui rythme les plans. Le cinéaste filme la ville, la campagne, les rivières. Le spectateur peut voyager dans l’espace du cadre. L’étendue, le lointain, l’inaccessible : c’est ce que l’on cherche à atteindre.

Alors, c’est en filmant Asako observant frontalement la mer qu’Hamaguchi apaise la violence des désirs de la jeune femme. En cela, il nous renvoie à nos propres désirs.

Asako I&II (2019) de Ryusuke Hamaguchi | Distribution : Art House Films

Asako I&II (2019) de Ryusuke Hamaguchi, avec M. Higashide, E. Karata, K. Seto. En salles depuis le 2 janvier 2019.

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