La Favorite – Mon royaume pour un cheval

Le fil rouge de son cinéma serait pour lui au cœur de nos sociétés : la perversité ronge ses personnages comme sa mise en scène. Sans doute s’agit-il d’une des premières remarques qu’il faut faire pour comprendre l’œuvre de Yórgos Lánthimos, cinéaste grec ayant acquis petit à petit la reconnaissance des grands festivals européens et de la critique internationale. Reparti lauréat deux fois du Festival de Cannes (un Prix du jury en 2015 avec The Lobster puis un Prix du scénario en 2017 pour Mise à mort du cerf sacré), Lánthimos a reçu cette fois deux récompenses majeures du Festival de Venise pour La Favorite : le Grand prix du jury et le Prix d’interprétation pour Olivia Colman.

Autour de la reine d’Angleterre (Olivia Colman), une grosse femme maladive et triste, tourne une jeune femme, sa favorite (Rachel Weisz), concurrencée par sa cousine (Emma Stone) – une noble déchue gravissant rapidement la hiérarchie à la Cour… Du fait de son époque (le début du XVIIIe), de son contexte (la haute noblesse de l’époque) et certains choix de mise en scène (sur lesquels nous allons revenir) un parallèle important avec un classique du cinéma est possible : on pensera nécessairement à Barry Lyndon. Il serait même possible de faire un parallèle narratif entre les deux, témoignant d’une ambition humaine dévorante de conquérir le pouvoir, dans un mouvement d’ascension et de déchéance. On connaissait déjà l’influence qu’a eu Stanley Kubrick sur Lánthimos, comme dans Mise à mort du cerf sacré la présence du monolithe sur l’affiche, l’esthétique blanchâtre intense, et la présence de Nicole Kidman au casting – actrice principale d’Eyes Wide Shut, un film traitant lui aussi de la perversion dans nos sociétés.

La Favorite (2019) de Yórgos Lánthimos | Distribution : Twentieth Century Fox France

L’influence est aussi technique dans la mesure où le film joue beaucoup de ses scènes éclairées à la bougie – difficile de ne pas faire de parallèle avec Barry Lyndon, connu aussi pour ce même choix artistique particulièrement radical en terme d’éclairage. Ici, le choix est d’autant plus intéressant que le film se déroule littéralement dans l’ombre, dans l’arrière de l’Histoire, dans les antichambres de la Cour ou du Parlement. La place de la sexualité (secrète, taboue), vécue dans le noir, peut aussi expliquer un tel choix. On pourrait aussi parler de la stylisation du cinéma de Lánthimos – courte focale, mouvements brusques de la caméra – qui trouve ici sens. Le choix du fish eyes par exemple, une focale si courte qu’elle tord les perspectives les rendant irréelles, venant ainsi souligner la perversité de cette société bourgeoise, égoïste, vivant dans le luxe et dans l’impureté. La cruauté, les pièges, les faux semblants sont d’autant plus saisissant que le spectateur comprendra de lui-même le déroulement d’une mécanique fatale conduisant les personnages vers leur propre déchéance (sociale ou morale)… Leur part d’ombre devient visible (filmés à contre-jour de fenêtres sur-exposées). Tous sont des menteurs, des gens sournois, calculateurs. On défend ses intérêts et « parfois » cela colle avec ceux de l’État (comme le dit très bien le personnage d’Emma Stone dans le film).

Seul le personnage d’Olivia Colman semble ainsi sortir de ce raisonnement. Empâtée, un peu simple, c’est une reine Anne déjà morte que l’on voit. En permanence malade – et cela empire pendant le film – elle ne s’intéresse pas à la vie ou à l’organisation ni de l’État ni de la Cour, conférant à la favorite un statut de quasi-régente. Elle reste ses journées à jouer avec ses dix-sept lapins, symbolisant ses enfants perdus. Ses crises de colères, sa capacité à faire vivre cette déchéance physique et sentimentale, ce désespoir qu’incarne Olivia Colman justifie amplement la reconnaissance critique de cette prestation. Le faste de cette société et sa fin promise n’existe que dans la conscience de ce personnage. Lorsqu’elle quitte le bal et décide de suspendre l’augmentation des taxes, c’est parce que depuis son fauteuil roulant, elle comprend. Elle comprend que cette farce se déroulant devant elle (elle regarde Rachel Weisz qui danse d’une étrange manière avec un des hommes de l’assemblée), dans un clinquant absurde, n’a aucun sens. Peut-être est-elle jalouse aussi. La gloire promise à la favorite n’est, en fait, peut être qu’une humiliation : celle de devoir donner un peu de faux amour pour faire guérir des plaies devenues insupportables.

La Favorite (2019) de Yórgos Lánthimos, avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone. Sortie en salles le 6 février 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

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