Clermont 2019 – La gloire du court-métrage français ?

Après avoir assisté à la moitié des programmes de courts-métrages francophones, on ne peut nier ni de leur qualité ni de la « réussite artistique ». Il faut en fait saluer le système de production français qui permet la naissance de qui reste dans l’ensemble une très belle industrie du court-métrage. Si nous allons revenir ici-même sur quelques uns d’entre eux, ne nions pas qu’il y en a beaucoup d’autres qui mériteraient qu’on s’y attarde. Le véritable problème, le véritable enjeu qui touche le monde du court-métrage en France est leur nombre très important et leur faible diffusion dans les réseaux traditionnels – difficile de pouvoir voir ces courts-métrages en dehors d’événements dédiés, et trop peu de salles prennent le risque d’en montrer.

Pauline Asservie (F1). Une jeune doctorante parisienne, désespérée par l’absence de réponse à ses messages de son amant (marié, bien entendu), décide de partir quelques jours à la campagne. Bien entendu, rapidement, elle se met à fantasmer, à se raconter des histoires, imaginer ce qui a pu lui arriver… Asservie : le terme est fort, mais est révélateur de ce que cherche à démontrer le film. Nous sommes asservis par ce besoin d’instantané, de réponse rapide (d’habitude, pour Pauline, « rapides » sont les réponses de l’amant). Le téléphone est un symbole fort de notre génération qui modifie de manière structurante notre rapport aux autres (le personnage de Pauline s’écarte du groupe pour rester seule dans le plan, avec son téléphone). En se refusant au groupe, elle rate opportunités et rencontres. C’est comment fonctionne le sentiment amoureux de nos jours qu’arrive à comprendre le film : l’amour se doit d’être intense, instantané, absolu et les messages doivent être calculés au smiley près. Soulignons au passage la prestation dans le rôle de Pauline d’Anaïs Demoustier, immense comme à son habitude.

Pauline Asservie (2019) de Charline Bourgeois-Tacquet | Production : Année Zéro

Ce Magnifique Gâteau (F3). Déjà vu à Annecy l’année dernière, le moyen-métrage de quarante-cinq minutes traite de front un sujet difficile : le colonialisme et ses conséquences. En usant à la fois de ressorts satyriques et d’un soupçon de fantastique, le film tente d’illustrer malgré son ton rempli d’humour et son esthétique douce la violence aliénante de cette époque. Les enfants sont cruels et monstrueux (comme les adultes), les individus ne sont guidés que par leur ambition et leur égoïsme. Ceux qui partent deviennent fous. La force du film se trouve véritablement dans la structure de son récit : jouant avec l’irréalité propre à l’animation (le spectateur sait qu’il ne regarde pas un documentaire ou un film « réaliste »), l’intrigue bascule dans les dernières minutes dans le fantastique pur. Le retour en Europe apparaît comme seul débouché possible (plus précisément, le retour parmi les siens). Sorte de boucle métaphorique, le Roi apparaît comme source et finalité. En effet, il est celui qui veut découper le gâteau en sa faveur et est celui qui adoube ceux qui sont revenus – ce sont, après tout, de « bons garçons »…

La Chanson (F11). Le film est étrangement articulé. En effet, il s’agit d’une fiction – trois jeunes femmes de Val d’Europe (ville de la région parisienne) veulent participer à un concours de sosies en interprétant ABBA. C’est aussi un documentaire (l’Histoire de Val d’Europe, ville bâtie par la Walt Disney Company en échange du droit de bâtir Disneyland à la fin des années 1980). Cherchant à comprendre ce désir humain de contrôler parfaitement son environnement, quitte à le déformer, le déstructurer, le film illustre démontre l’absurdité urbanistique de cette ville – des lacs artificiels, des rues artificielles, des quartiers artificiels. Plus que faux, il s’agit d’une pulsion nostalgique qui nous pousse à nous attacher à ce que l’on connaît – la ville est bâtie selon des modèles architecturaux historiques et les trois jeunes femmes chantent d’abord des chansons qu’elles connaissent déjà (ABBA). Finalement, c’est la tentative de faire du neuf qui va conduire le groupe à rompre : l’une d’entre elles va tenter de créer une nouvelle forme de musique, incomprise par ses amies. C’est aussi une réflexion sur la place de la nature dans nos sociétés : elle apparaît comme bonne et souhaitable, mais non seulement elle a disparu mais sa reconstruction hypocrite et calculée est cynique. On tord la nature pour faire croire qu’elle subsiste. On créé des lacs avec des requins en Île-de-France. Les rares oiseaux eux-même sont désormais influencé par les Hommes (notamment cet oiseau qui imite le son qu’il entend).

Ce magnifique gâteau ! (2018) de Emma De Swaef & Marc James Roels | Production : Beast Animation

Citons encore quelques films pour dire à quel point le court-métrage français va bien – si on peut les voir ! Dans Beautiful Loser (F3), le réalisateur Maxime Roy nous fait suivre ce biker drogué, père d’un enfant déjà en dérive du système – en fait, un jeune comme lui – et d’un bébé qu’il veut protéger de ses erreurs. Bouleversante interprétation de François Créton pour ce rôle ! On pourrait aussi citer notre plus grand fou rire : Pile Poil (F3), très beau film sur les relations père-fille, sur la difficulté à surmonter une disparition (celle de la mère) et l’extraordinaire comique de situation final. L’autre grand fou rire, ce serait sans aucun doute Nefta Football Club (F5), où deux enfants tunisiens fans de foot tombent sur un âne portant plusieurs kilos de cocaïne…

On pourrait aussi citer l’une des découvertes du festival : Tomber (F9) de Benjamin Vu. Un film très délicat, un film très doux sur deux élèves en prépa chargés de faire ensemble un exposé pour leurs cours. Rappelant par aspects le cinéma sur la bourgeoisie française d’un Assayas ou d’une Hansen-Love, c’est vraiment la manière où, de manière très tendre, le film parvient à évoquer une chute – la fin du mur qui séparait ce jeune homosexuel de cet autre qui le rejetait, comment surmonter les violences (comprendre les chutes, au sens littéral), comment tomber amoureux sans jamais en parler (sauf si l’on peut tomber en amitié?).

Un festival hétérogène d’un point de vue artistique mais homogène d’un point de vue qualitatif. Facile d’accès, on ne peut que vous implorer de vous y rendre à l’occasion de sa prochaine édition !

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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