Clermont 2019 – Phillip Barker : La caméra, le corps, l’image

La 41e édition du Festival de courts-métrages de Clermont-Ferrand n’a pas rompu avec les valeurs militantes et sociales qui ont été le socle de sa fondation et n’a pas abandonné sa visée de diversité et de pluralisme culturel, au travers d’une programmation riche et variée. Il y a beaucoup de films, on ne peut évidemment tout voir ; entre les films « labo », les films « short in translation », les films internationaux ou les courts-métrages devenus classiques, on se retrouve vite noyé dans la large proposition de films qu’offre la semaine de festival.

Pourtant, le Festival de Clermont-Ferrand permet chaque année de découvrir des petits bijoux cinématographiques dont on n’aurait pas nécessairement soupçonné l’existence. Sauf si l’on est un fin connaisseur de ce qui se fait dans le monde en matière de courts-métrages. Clermont, en dehors des sélections officielles en compétition, c’est aussi la projection de collections de films, récents ou non. C’est ainsi qu’on peut y découvrir l’œuvre de Phillip Barker, cinéaste canadien, habitué du Festival : « Voilà exactement vingt ans que le festival international du court métrage de Clermont-Ferrand accueille mes films. C’est ce genre de soutien qui m’a toujours encouragé à continuer à faire du cinéma alternatif. » (Phillip Barker). Du cinéma alternatif oui, mais surtout du cinéma. L’artiste, qui nous a fait l’honneur d’être présent avant, pendant, et après la projection, pratique surtout la fiction expérimentale, son œuvre proposant une grande cohérence qui frappe et enchante lorsqu’on voit ses films les uns après les autres. La Collection était composée de six courts-métrages, d’une durée de 3 à 23 minutes.

I’m always connected, 1998
A Temporary Arrangement, 1995
Soul Cages, 1999
Regarding, 2002
Shadow Nettes, 2017
Malody, 2012

La caméra, objet de désir

Le point central du travail de Phillip Barker, c’est la réflexion qu’il mène sur l’outil même de la caméra. Il suffit de lire ses synopsis. Celui écrit pour Regarding par exemple : « la caméra, l’instrument des grandes illusions et autres mensonges que nous aimons poursuivre sans relâche et inutilement ! ». Mystérieux, étrange, au premier abord hermétique, le travail du cinéaste s’ouvre petit à petit sur un onirisme enchanteur. Parfois, il arrive que le cinéma expérimental laisse le spectateur froid, distant de l’écran tant l’image peut paraître inaccessible dans ce qu’elle propose. On cherche toujours à donner du sens aux images, à trouver des résonances avec le fonctionnement du monde, à retrouver une part de réel. Les films de Phillip Barker s’approprient ce réel et nous le montrent. C’est un véritable échange que met en place le cinéaste, à la fois entre la caméra et ce qu’elle filme, entre le spectateur et ce qui est filmé, et surtout entre le spectateur et la caméra. Toujours il y a un retour sur le dispositif cinématographique, ce médium puissant qui enregistre la vie.

Et quelle vie ! il se passe dans ces 6 films des choses qui relèvent de l’extraordinaire. Des choses impossibles, mais qui se réalisent à travers le regard d’un cinéaste qui se laisse flotter par les délires de l’esprit, et qui mêle ce regard à celui du cinéma. Ainsi, la gravité va être une des préoccupations premières de Phillip Barker : il ne va cesser de remettre en question les lois de l’attraction tout en inscrivant ses personnages et ses décors dans un chaos plus ou moins tranquille. Dans Regarding, le réalisateur canadien semble renouer avec le « cube scénique », cette forme de film qui caractérise le cinéma des premiers temps, et condenser son action dans un espace réduit tout en en exploitant toutes les potentialités spectaculaires et attractionnelles.

Regarding (2002) de Philip Barker

La gravité se mêle aussi à la notion de mouvement. Le cinéaste se plaît à questionner l’image et son pouvoir. Mais c’est plus important qu’il n’y paraît. A l’heure où nous sommes bombardés d’images, et où nous bombardons nous-mêmes d’images notre environnement, on est en droit de se questionner sur leur essence. Que-peut une image, juste une image ? Phillip Barker n’a pas la prétention de répondre à une question aussi complexe. Simplement, il choisit de créer, de donner. Les images qu’il nous propose ont un côté minimaliste, modeste. Mais le cinéaste fait preuve d’un minimalisme réflexif : il nous montre une image, puis nous montre comment a été faite cette image. Autrement dit, nous avons le résultat, l’aboutissement d’une idée sur un écran, devant nos yeux. Notre regard est perdu, on se questionne. Et Phillip Barker capte notre attention, il vient nous chercher en nous informant sur le contexte de préfabrication et le processus de fabrication de cette image. Tout cela fait émerger la puissance de ce qui nous est montré. Entre magie et illusion, démystification et amusement, les mouvements circulaires se mêlent, s’échangent, s’entrecroisent.

C’est un processus difficile à décrire, et il serait dommage de l’expliquer avec des mots qui, nécessairement, réduisent le pouvoir visuel à l’œuvre. Le film parle de lui-même :

I’m Always Connected (1998) de Philip Barker

De l’artifice comme explosion

Un motif revient régulièrement dans les films de Phillip Barker : l’eau. Le cinéaste ne cesse de travailler et retravailler le flux des rivières, en y laissant flotter des êtres emprunts d’une douceur calme mais parfois démoniaque. Les corps glissent de manière presque surnaturelle sur l’eau des rivières.

A Temporary Arrangement (1995) de Philip Barker (gauche) | Shadow Nettes (2017) de Philip Barker (droite)

Le cinéaste a avoué, tout simplement, avoir eu (et peut-être encore) peur de l’eau dans son enfance. C’est cette idée d’être submergé qui intéresse le réalisateur canadien. Être sous l’eau, c’est être dans un autre monde qui ne nous appartient pas, nous, humains. C’est aussi l’idée d’entre-deux, de frontière poreuse, fluide, liquide. C’est aussi le passage entre la surface et la profondeur. Ainsi, les êtres flottent presque artificiellement ; la rivière étant le chemin vers la désorientation et la perdition. Phillip Barker a prononcé cette phrase : « sortir du normal pour qu’il se passe quelque chose ». Accepter l’illusion permet de s’ouvrir vers l’échappée, vers l’impossible vraisemblable. Ces corps nous invitent à nous spectateurs, de se laisser glisser à notre tour, s’abandonner un peu aux images, sans chercher à leur prêter un sens, ou à les analyser. Il faut les observer, les voir pour ce qu’elles sont, ce qu’elles nous montrent.

Soul Cages (1999) de Philip Barker

Le cinéma, c’est aussi un moment de désir et d’érotisme. Phillip Barker filme le corps comme une puissance. Le corps peut flotter, se suspendre, tomber, mourir. Il peut être lourd et léger en même temps, beau et repoussant à la fois. Le corps est une image sur laquelle on porte un regard étrange et pénétrant, un regard qui cherche à faire révéler quelque chose, à faire exploser une sensation. A ce titre, le film le plus marquant, un des seuls qui ajoute de la couleur d’ailleurs, c’est Soul Cages. Une femme, photographe, se cache sous l’eau pour capturer avec son appareil les âmes de passants. C’est sa vision, couplée à celle du médium photographique, qui lui permet de caresser ces êtres.

Et à la caméra de Phillip Barker de capter ces moments de pure beauté visuelle, de pure sensation cinématographique, entre vie et mort, entre ombre et lumière.

Susanna Hood

Pour découvrir le travail de Philip Barker : cliquez ici

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