Grâce à Dieu – La parole brisée, martyrisée mais libérée

Il faut le reconnaître : le sujet étant sensible, le film interpellait. Il en fallait du courage pour tourner dans Lyon un film sur l’affaire Preynat. Autant sans doute que de le sortir presque en même temps que le procès de ceux qui savaient, mais qui n’ont pas parlé des viols d’enfants pendant des décennies. Traiter frontalement d’un sujet d’actualité n’est pas quelque chose de si courant dans le cinéma français – les américains sont bien plus à l’aise avec cela que nous – et François Ozon, représentant un cinéma unique dans l’hexagone, était peut être le seul avec les épaules pour tenir un tel projet.

Dépassant largement son enjeu de société, François Ozon dessine dans Grâce à Dieu un subtil ensemble de portraits d’hommes ayant eu à se reconstruire – ou ayant échoué à cela – suite à un traumatisme sur lequel l’omerta était totale. L’association dont parle le film, La Parole Libérée, est une des clefs pour comprendre la structure du film. En effet, le film glisse d’un personnage à un autre, trois personnages incarnant trois positionnements sociaux, trois rapports à l’Église, trois rapports à la parole. Le personnage de Alexandre (Melvil Poupaud) incarne la grande bourgeoise lyonnaise, où la parole est assumée, posée, claire. Le dialogue avec l’Église existe même s’il ne débouche sur rien. Alexandre parle à ses enfants de ce qu’il a vécu, de ce pourquoi il veut parler. Cela se matérialise par une parole si dense qu’elle s’avère omniprésente, notamment par une voix-off presque permanente durant la première partie du film. Le personnage de François (Denis Ménochet) lui est issu d’une bourgeoisie plus modeste, et a été incapable de parler de son traumatisme – refusant au départ de rencontrer la police. Malgré tout, son ressentiment, sa colère, sont si forts qu’il décide de parler, de se battre, de militer contre l’Église – avec laquelle il refuse un dialogue. Il reconnaît même s’être fait apostasié et est capable de succomber à sa colère lorsque confronté à l’incompréhension de son frère. Enfin, le personnage de Emmanuel (Swann Arlaud) est issu d’un milieu populaire, n’a jamais réussi à parler de son traumatisme, n’a jamais été capable de le surmonter et est désormais à la marge. La brisure est toujours là, si forte qu’elle s’est matérialisée dans son corps (spasmophilie, déformation du pénis). Son incapacité à communiquer se matérialise aussi dans son rapport aux femmes : sa mère lui laisse lire l’article sur l’affaire Preynat, comme si elle avait peur de lui en parler directement, la petite amie de Emmanuel subit ses colères soudaines et sa violence.

Grâce à Dieu (2019) de François Ozon | Distribution : Mars Films

La force, la réussite de Grâce à Dieu est que le film cherche en permanence à se nuancer : le film ne milite pas pour ou contre son sujet. En effet, le groupe qui se construit est à la fois intégrateur et source de division. La mère de Emmanuel (Irène, incarnée par Josiane Balasko) est montrée isolée, seule, lors d’une réunion de La Parole Libérée, mais en acceptant de participer à l’association, en un contre-champ, elle est accueillie et devient partie du groupe (en prenant en charge la ligne téléphonique de l’association : donc la mission d’écouter la parole de victimes). Le groupe est aussi montré divisé sur la forme que doit prendre leur action – dans ou en dehors de l’Église ? Lutter contre ses dérives en les dénonçant publiquement ou la changer par amour envers l’institution ? De plus, si le père Preynat est bien entendu associé aux crimes qu’il a commis, la scène de la confrontation entre Emmanuel et lui s’avère saisissante : c’est un vieillard malade, qui reconnaît ses actes. Regrette-t-il vraiment ce qu’il avoue ? Impossible d’en être sûr, mais l’existence de ce doute – et la certitude de ses crimes – donne sens au propos du film : la parole ne résolve pas tout, mais elle aide très certainement.

Ce que le film étudie finalement, c’est l’ombre. Il existe, dans la religion catholique, une croyance dans la vertu de la lumière. Pourtant, en traitant de la pédophilie dans l’Église, Ozon assume la nature de son sujet : les personnages seront filmés à contre-jour, comme pour rappeler que chaque lumière crée des ombres. L’ombre, c’est l’omerta sur la pédophilie, l’ombre, c’est l’incapacité à faire la lumière sur ce qui c’est passé. C’est le traumatisme avec lequel les personnages vont vivre. C’est dans l’ombre que les langues commencent à se délier. De fait, la perversion est nécessairement cachée dans l’ombre et est l’un des grands thèmes étudiés par Ozon dans ses films (L’Amant Double repose sur un désir d’être perverti, Frantz sur un mensonge). Grâce à Dieu est sans aucun doute une de ses plus grandes réussites, primé à raison par le Grand Prix du Jury au Festival de Berlin il y a quelques jours.

Grâce à Dieu (2019) de François Ozon, avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud. Sortie le 20 février 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Responsable éditorial - Blog "Le Film Jeune Lyonnais".

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *