Autour de Joe Hisaishi

D’autant que je puisse me souvenir, les musiques de Joe Hisaishi m’ont toujours accompagnées. De la tendre enfance, avec mes voisins Lucile, Théodore, et Charlotte devant Princesse Mononoké, au collège avec Tom et Audrey, en rejouant au Conservatoire le thème du Château dans le ciel, aux longues heures de travail à l’université accompagnées par les morceaux du Château ambulant, Hisaishi a été, pour moi comme pour beaucoup d’autres, mon joyeux compagnon de route discret. Ses mélodies simples sont ancrées aujourd’hui dans la mémoire de nombreuses personnes, associées aux doux souvenirs d’un Japon lointain, magique, fantastique.

Né en 1950, Joe Hisaishi est actif depuis 1974. S’il est un compositeur plus que prolifique, avec près de 30 albums en studio, plus de 80 bandes-originales de films, et d’autres contributions pour des séries télévisées, jeux-vidéos, ce sont ici pour ses fameuses collaborations avec Miyazaki que nous allons aborder Hisaishi.

Les films plus qu’exceptionnels du réalisateur font l’exploit d’interpeller les adultes en soulevant des problématiques liées au rapport de l’humain avec la nature, avec ce qui l’entoure mais aussi avec son intériorité, tout en faisant sourire l’enfant qui sommeille en nous tous. Avec une animation parfois enfantine, parfois violente, maîtrisée avec art depuis les débuts (Nausicaä de la vallée du vent, sorti en 1983), Miyazaki, dans un propos qui surpasse toute frontière et toute temporalité, arrive avec brio à nous interroger sur notre rapport aux différences, à l’étrange, à l’autre, au bizarre. En nous apprenant à nous détacher de ce qu’est le « normal », en passant par notre chère sorcière Kiki volant dans les airs, par le merveilleux Château ambulant se déplaçant avec une maladresse attachante, ou encore en nous racontant l’histoire du fameux pilote à tête de cochon dans Porco Rosso, il nous apprend, pendant ces quelques minutes d’envol vers des contrées fantastiques, à toujours tendre l’oreille à l’autre, au beau, à l’innocence.

Le Château ambulant (2004) de Hayao Miyazaki

Mais que seraient ces chefs-d’œuvre sans l’esprit maître de Hisaishi ? Joe Hisaishi, de son vrai nom Mamoru Fujisawa, sublime et complète, avec ses musiques, le propos de Miyazaki. L’heureuse rencontre de ces deux esprits rêveurs, humbles, mais aussi travailleurs acharnés, nous a livré des pièces complètes, harmonieuses. Musicien minimaliste, il a accouché au long de sa carrière d’œuvres plus grandioses les unes que les autres, en caressant tous les styles : valses enchantées rappelant le Paris de nos imaginaires dans Le vent se lève, pièces dignes des Opéras les plus saisissants et déchirants dans Princesse Mononoké, jazz envoûtant dans Porco Rosso, chansons innocentes dans Ponyo sur la falaise et Mon voisin Totoro, envolées lyriques dans Le château dans le ciel, mais aussi pièces rappelant des airs militaires, des hymnes… De ce qui ne peut être dit, Hisaishi le transmet en notes, non pas envahissantes, non pas tout à fait conformes aux attentes, mais si justes aux émotions.

J’ai très récemment eu la chance de le voir diriger un orchestre. Les 3000 personnes présentes dans la salle, 3000 enfants éternels, ont été sublimés par son aura si puissante, si sereine. Chef d’orchestre, il communique avec ses musiciens avec douceur, compassion, confiance. Des fils invisibles le lient avec les petites mains qui donnent vie à ses compositions. Cette connexion bienveillante s’illustre par le sourire reconnaissant qu’il donne aux musiciens à chaque morceau terminé. Sa musique vit au fil des années, toujours interprétée et réinterprétée, réécoutée, rejouée, retravaillée par des milliers de musiciens dans le monde. C’est avec générosité qu’il dirige ces centaines de petites mains, qu’il transmet sa joie au public, qu’il s’approprie le piano en devenant, à son tour, une petite part de l’ensemble, en accordant une confiance totale à ses compagnons. C’est avec la même générosité qu’il nous transmet ses œuvres, nous faisant rire, rêver d’autres mondes et rêver de réalité, nous faisant pleurer sur notre sort et notre avenir, nous faisant admirer l’humain et la nature, nous faisant redevenir enfants. Ce sont avec ses mélodies simples que Hisaishi nous rappelle les liens que nous sommes capables de former entre nous, de la beauté que nous sommes capables de produire et d’admirer. Ce sont ces sourires à n’en plus finir, ces fredonnements, ces rires, cette énergie folle en sortant de la salle de concert qui me disent que ce soir-là, nous savions tous que nous avions vécu deux heures uniques autour de l’art, de la musique, du cinéma, du bonheur, de l’amour, de l’humain. Autour de Joe Hisaishi.

Le Château dans le ciel (1986) de Hayao Miyazaki

Auteur : Emma Limane

Membre de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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