Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste passe à côté de son film

Un Grand Voyage vers la nuit n’est pas ce qu’on appelle un mauvais film, mais c’est un film raté. C’est un film qui manque son rendez-vous avec le chef d’œuvre, et ce parce qu’il n’atteint pas l’aboutissement de l’expérience cinématographique qui est au cœur de la démarche du cinéaste.

L’intrigue est nébuleuse – un homme, semblerait-il, recherche une femme dont il est amoureux ; soit. Le début du film ne nous donne aucun repère, on se perd – mais jusque-là ce n’est pas dérangeant – dans une contemplation mélancolique, assez belle il faut le souligner. Bi Gan soigne ses plans jusque dans les moindres détails. Mais ensuite, mais encore ? La première partie propose une série de plans qui laisse le spectateur complètement en dehors du film. La voix-off alourdit les images et ne créé pas de lien poétique (c’est pourtant ce que vise le cinéaste) ; au contraire, elle nous égare un peu plus dans une espèce de labyrinthe spectral. On aurait aimé être piégé, dérouté, angoissé. Hélas, c’est le cinéaste lui-même qui se perd dans un scénario trop compliqué et trop disparate, pour finalement abandonner le spectateur.

Que reste-il alors de la belle image ? Les thèmes abordés par Bi Gan sont pourtant intéressants : le rapport entre souvenir et mémoire, entre passé et avenir proche, entre vérité et illusion. On finit par comprendre l’idée générale mais c’est sans compter sur une concentration pénible et épuisante. Le film ne laisse pas d’indices ou de signes qui auraient pu captiver le spectateur, il démultiplie de manière pesante les symboles. On se sent presque agressé par les innombrables occurrences de miroirs, de fontaines, de bruit d’eau qui coule. Le film manque cruellement d’atmosphère envoûtante et on devient presque agacé de la longueur interminable de certains plans. Il semblerait que le film ne trouve pas l’équilibre juste. Qu’elle est la juste durée d’un plan ? La réponse ne se trouve pas dans un chiffre exact, mais dans un ressenti, dans une émotion. Les longs plans du film ne cultivent pas la fascination contemplative, mais plutôt, et c’est dommage, l’attente qui nous guide vers l’ennui. Ce voyage vers la nuit n’est pas grand, mais long, trop long.

La deuxième partie trouve alors son point climacique dans l’inutilité qu’elle développe. A quoi sert un plan-séquence de plus d’une heure ? On entre dans cette deuxième phase comme si l’on changeait de film, tant la première partie laisse indifférent et sans réaction forte. On se plaît d’abord à se complaire dans cette sensation de mystère, mais c’est la même déception qui entrave notre adhérence au film. Qu’apporte cette prouesse technique sinon une prétention qui déborde le plan ? On en est presque à se concentrer sur l’unique forme du plan-séquence en cherchant la coupe, comme si l’on cherchait un faux raccord dans un quizz de cinéma. Le débat entre éphémère et éternité qui se tisse dans le film trouve sa pauvre issue dans le dernier plan. Après un long parcours à reculons, Bi Gan nous dit que l’éternité n’est qu’éphémère et que l’éphémère peut être éternité. Mais cette intense réflexion (et l’est-elle réellement ?) ne trouve pas d’écho avec l’histoire ébauchée du film. Le film est tristement vain.

Lorsqu’un cinéaste ne se raccroche qu’à la forme, qu’à l’artificialité de l’esthétisme pur, qu’à la virtuosité technique qu’offre son dispositif, c’est sans doute qu’il ne peut se raccrocher à rien d’autre, et que son contenu lui fait défaut.

Comment se fait-il qu’un film puisse aussi catégoriquement diviser ? Qu’est-ce qui fait qu’on adhère ou pas à un film ? Le cinéma touche notre sensibilité, notre subjectivité. Qu’est-ce qui contrôle alors ce ressenti personnel qui est le nôtre et qui conduit notre jugement final ? Un film ne pourra jamais plaire unanimement. Certains spectateurs adhéreront au Voyage de Bi Gan, d’autres non. A respecter.

Un Grand Voyage vers la nuit de Bi Gan, avec Tang Wei, Huang Jue, Sylvia Chang. Sorti en salle le 30 janvier 2019.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *