Les Éternels – Faux film de mafieux, vrai film sur la Chine

Film réalisé par Jia Zhang-ke et sélectionné à Cannes, Les Éternels (Ash is Purest White dans son titre anglais) est, autant le dire tout de suite, un film qui brasse beaucoup de thèmes. Et peut-être au risque de se perdre.

Qiao est la compagne de Bin, mafieux de la ville, chef en devenir. Tout bascule quand, au cours d’une bagarre de rue où Bin est en danger de mort, Qiao sort un revolver et tire en l’air.

Au premier abord, Jia Zhang-ke, aborde les thèmes de mafia et de violence. On est plongé dans une ambiance, dans un vocabulaire, avec des personnages tels que l’on s’imagine aisément les règlements de comptes, les arrangements à l’amiable, les armes à feu dissimulées et la dangerosité de la rue. Une première singularité se présente dès lors : le point de vue utilisé pour montrer tout cela. Car c’est bien Qiao, la femme du patron, qui est le personnage principal. Et suivre une femme de près dans un milieu mafieux, plongé dans le début des années 2000, est un parti pris fort. D’autre part, cela permet de se rendre compte comment le réalisateur considère la femme dans son œuvre : au lieu dans faire une femme fatale utilisée pour sa plastique, il en fait une femme forte, allant jusqu’à prendre les décisions de cette famille de gangsters et user elle aussi de violence. C’est d’ailleurs elle qui, pour présenter les truands va leur mettre une tape dans le dos, eux faisant mine d’avoir très mal et elle prenant la cigarette de Bin. Elle prend possession de l’espace et des corps.

Deuxièmement, à partir de l’altercation dans la rue, le sujet va changer afin de devenir un film sur un territoire, notamment la province du Shanxi, dont le metteur en scène est d’ailleurs député. Qiao va en effet entreprendre une sorte de road-trip chinois où elle rencontrera des personnes de son passé autant que de parfaits inconnus. Il sera donc laissé aux lecteurs qui n’auraient pas vu le film, le plaisir de découvrir chaque personnage, tous présentés avec une justesse qui force le respect. On en relèvera toutefois un, mineur dans l’intrigue mais qui en dit beaucoup sur le propos de l’œuvre. Il s’agit d’un chercheur d’OVNIS embarquant pendant un temps l’héroïne. Incarnant les nouveaux riches pleins d’espoir, ignorants pourtant, entreprenants des relations superficielles, cet homme incarne le chinois contemporain entre ridicule et pathétique mais doué cependant d’une sincérité certaine.

Les Éternels (2019) de Jia Zhang-ke | Distribution : Ad Vitam

Assurément, Jia Zhang-ke parle de la Chine, et le portrait dressé n’est pas flatteur. Les personnages fument souvent (si ce n’est tout le temps), boivent beaucoup (si ce n’est trop) et la police ou l’État n’ont aucune forme d’autorité, du moins légitime. Seulement, pour faire un pamphlet politique, car c’est ce dans quoi il verse, le film oublie peut-être un point important : une histoire d’amour dramatique, ou du moins une histoire d’humains, se joue a l’écran. Et si au début ce point ne fait pas ni doute ni défaut, très vite, en mettant en avant des personnages vides d’émotions, on peine à croire au film, tant qu’à s’y projeter humainement. En conséquence, toute la mise en scène qui aurait pu être concentré sur cette relation compliqué entre une femme forte et intelligente et un ex-mafieux qui lui doit tant, Les Éternels s’occupe d’un aspect social. Un aspect social qui aurait été compris et bienvenu si les personnages représentaient autre chose qu’une froideur reptilienne.

Reste que, de toute évidence, Zhao Tao, l’actrice principale, joue autant avec une certaine sincérité qu’avec une pureté certaine. Elle est, du coup, considérée comme la muse du cinéaste, et ce à juste titre. D’autre part, on l’aura dit plus haut, le film souffre de sa froideur et par conséquent la mise en scène aussi. Toutefois certaines scènes restent très inspirées. Comme lorsque, étant seule, Qiao semble apercevoir une lueur dans le ciel : pendant un bref moment le film tangue entre onirisme et symbolisme inexpliqué mais suscitant une telle chaleur d’émotions que l’on est prêt à oublier les défauts du film. Le réalisateur fait en effet naître de ce ciel nocturne une forme alternant réalisme, fantasme et espoir. L’espoir d’une vie réelle, dans un pays meilleur, avec des gens qui comprendraient l’héroïne. Ou encore les nombreuses scènes d’intérieur, mettant en valeur les acteurs avec de somptueux éclairages.

Il sera donc juste de dire que Les Éternels est un film en demi-teinte et qu’en conséquence il sera difficile à apprécier à sa juste valeur, sur l’instant du visionnage du moins. De nombreuses longueurs inutiles nous font demander où le cinéaste veut emmener son public, et puis on finit par se demander s’il ne se serait pas perdu en chemin. Toujours est-il qu’après mûrissement Les Éternels, avec son ambition de fresque contemporaine, reste une œuvre importante et un film singulier apportant une diversité peu commune dans le paysage cinématographique.

Les Éternels (2019) de Jia Zhang-ke, avec Zhao Tao, Liao Fan, Xu Zheng. Sorti le 27 février 2019.

Auteur : Hugues MARCOS

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, en charge du Festival du Film Jeune de Lyon

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