Un Grand Voyage vers la nuit – Quand un cinéaste réussit un grand film d’onirisme

Cet article fait écho à la critique de Manon INAMI du film Un Grand Voyage vers la nuit publié au début du mois sur le blog : vous pouvez la retrouver ci-dessous.

Un grand voyage vers la nuit – Quand un cinéaste passe à côté de son film

Sélectionné au Festival de Cannes en 2018, dans la sélection Un Certain Regard, le réalisateur du film, Bi Gan, avait été révélé en 2015 avec Kaili Blues. Il nous propose donc cette année son deuxième long-métrage et, s’il serait trop s’avancer que de dire de lui qu’il est déjà un grand cinéaste, il n’y a aucun doute sur le fait que son dernier film est un grand film.

L’histoire prend d’abord la forme d’alternance entre des flashbacks et l’intrigue principale. On comprend que Luo Hongwu, ex-mafieux, a été dans le passé en couple avec une femme, supposément nommée Wan Qiwen. Plus tard, donc, il trouve des indices l’amenant à croire qu’il pourra retrouver cette femme. Il s’improvise alors détective et cherche désespérément, maladivement ce fantasme de jeunesse.

Déjà pendant cette première partie, Bi Gan pose les bases de ce qui sera son film. Des plans longs, très longs (en dénote ce gros plan sur un personnage mangeant une pomme, entière) mais jamais dénués d’intérêt. Déjà parce que, d’un simple aspect formel, l’image flatte copieusement la rétine : la faute à un éclairage néon soigné mais jamais racoleur, une longue focale montrant avec précision les visages ou les corps tout en créant des formes au premier plan tout comme en arrière-plan, mais surtout grâce à un cadrage défiant toute précision, alignant reflets sur reflets grâce à un jeu de miroir, dans un même plan.

Seulement, cela ne s’arrête pas là. Car si l’on disait de Bi Gan qu’il fait de la belle image pour de l’esthétique pure, ce serait l’accuser d’un cinéma formaliste dont il n’est en rien porteur. En effet, toute cette première partie contribue à créer un imaginaire, tout d’abord, et une enquête sur la mémoire, ensuite.

Un imaginaire car au fur et à mesure de la narration, on comprend que le doute est permis quant aux affirmations des personnages et très vite, à l’image du protagoniste, on peine à différencier la réalité de l’illusion. À partir de ce constat, c’est aussi et surtout le passé et le présent qui se confondent puisque qu’à chaque scène, on se demande inexorablement où et quand se passe la situation. Alors, certes, c’est, de premier abord, assez dérangeant. Mais cela c’est pour travailler une notion essentielle du Grand Voyage : l’enquête sur la mémoire.

Effectivement, Bi Gan produit là un concept majeur du cinéma : projeter le spectateur dans une véritable expérience. Parce que visionner son œuvre demande un effort, assurément important, de se plonger dans le film et de mener l’enquête en même temps que ce personnage perdu. Dès lors, tous les choix artistiques et surtout esthétiques sont justifiés dans le sens où, être perdu, autant narrativement que visuellement, participe au discours presque principal du film : le souvenir. “Moins on en sait, moins on oublie” dit une réplique du film : pour cela, dans un contexte d’obsession de se remémorer tous les détails sans y arriver, la réalisation nous plonge dans la tête du protagoniste qui essaiera de se rappeler de tous ces détails qui pourraient l’aider dans son enquête. Le spectateur devra, et ce n’est pas chose aisée, trouver ses propres indices, déceler ces petites choses qui font sens dans le récit : une ombre, un reflet, un son, une lumière, une évocation au passé ou au futur, mais plus important, un visage.

Tout ce jeu de fond, donc, et non de forme, distille des éléments de part en part du film. Mais, et cela est rare à observer, tous ces éléments seront reliés pour créer une intrigue, presque à part entière. C’est, de ce fait, dans une deuxième partie que Luo, perdu dans un village qui lui est inconnu, vagabonde entre une grotte, un billard, une rue déserte, un concert et une étrange maison. Au milieu de tout ces endroits, c’est, de prime, les rencontres qu’il fera qui seront importantes. Parmi elles, deux femmes qu’il croira être celle qu’il cherche. Trois singularités se distinguent dès lors.

Un Grand Voyage vers la nuit (2019) de Bi Gan | Distribution : BAC Films

Premièrement, cette partie a entièrement été tourné en 3D. L’auteur se permet de préciser qu’il n’a malheureusement pas vu le film dans ces conditions. Seulement, il est important de noter un fait : le long-métrage de Bi Gan est actuellement le film indépendant chinois le plus rentable en Chine. Et ce, en partie, car le public s’attendait à voir un blockbuster, justement à cause de l’utilisation de la 3D. Toujours est-il que c’est que ce succès totalement inattendu et que cette ouverture au grand public participe sûrement à la déception générale.

Deuxièmement, c’est qu’en plus d’être tourné en 3D, cette partie est un seul plan-séquence de presque une heure. Seulement, on s’en demande très vite l’utilité sinon de s’amuser, en tant que spectateur, à vérifier que ce plan-séquence en est bien un et que la technique est à la hauteur de ce qui est annoncé. Il n’en est toutefois rien, puisque ce plan regorge de richesse et tant visuelle, que narrative, que symboliste. En effet, là où on pourrait croire que Bi Gan arrête son film, il le commence réellement. Non pas que la première partie est inutile mais elle n’existe presque que pour une entrée en matière, une annonce de cette deuxième partie. En conséquence, ce plan-séquence peut-être vu de deux façons, et être interprété dans ces deux sens.

Tout d’abord, on peut le voir de manière terre à terre, un homme cherchant ce fantasme qui inévitablement, presque tragiquement, il ne trouvera jamais. Dans cet environnement de nuit, de village à moitié désert, l’ambiance oscille entre mort et vie. La mort de par ces éléments symboliques : l’éclairage entre un rouge cruel et du noir infini, le fait de survoler en tyrolienne un espace indéfini, l’évocation d’un au delà, d’un « plus loin » que l’on ne peut attendre et pourtant à portée de main, le thème de l’enfermement (par l’évocation d’une prison et l’identification d’une grille qui retient prisonnier), le fait qu’il n’ait pas réellement l’air d’avoir d’emprise autour de lui ou encore un crâne d’animal servant de masque. Puis la vie, aussi grâce aux symboles : la musique lointaine, des personnages pleins de vie, le feu d’une torche ou d’une étincelle ou, évidemment, une certaine effervescence procurée par les mouvements de caméra. C’est donc dans une sorte d’entre deux, une sorte de purgatoire, qu’évolue le protagoniste qui est en fait condamné dans une recherche qu’il ne finira jamais.

Ensuite, on y peut porter une vision et une interprétation totalement onirique. En effet, il a été dit plus haut qu’il était difficile dans ce Grand Voyage de faire la différence entre réel et imaginaire pur ; c’est encore plus le cas pendant cette dernière heure. Dès le début de la deuxième partie, on se pose des questions quant à la fiabilité des images que l’on a sous les yeux : pourquoi le héros se retrouve dans cette grotte, pourquoi ce garçon porte un masque étrange, pourquoi traverser la vallée suspendu dans les airs, etc. Ces éléments sortis de nul part (ou presque, mais on y reviendra) font donc penser au rêve, à nos rêves personnels. Les choses, lieux ou personnes ont l’air intangible, irréel dans tous les sens du terme. Ce doute du réalisme s’affaisse lors d’une superbe scène filmée à la première personne où le personnage s’envole littéralement au-dessus des bâtiments et de la foule. À partir de là, que le spectateur se dit que, peut-être, l’intrigue n’est plus réelle.

Dès lors, et c’est la troisième singularité, tout est sujet à l’interprétation. On s’aperçoit assez vite que ces éléments ne sont pas introduits par hasard, puisque tout à déjà été amené auparavant dans la première partie, tout a été évoqué : la mine, le ping-pong, le karaoké, la maison supposé magique. Le plan-séquence devient alors expliqué : il ne faut aucune coupe puisque tous les éléments doivent être directement reliés afin de donner cet aspect fantasmagorique et illusoire à ce rêve éveillé. Une notion de plan-séquence qui vient elle-même se remettre en cause puisqu’elle a souvent été utilisé dans le cinéma pour, justement, authentifier une scène. Finalement tout ceci est supposément réel. Toujours est-il que Bi Gan a fait un des films, sinon le film, représentant le mieux le rêve : rêver c’est être entre deux monde, ne pas avoir le contrôle sur son milieu tout en étant obligé d’assister aux événements, c’est observer son passé par petites touches et éléments éparpillés, c’est vivre et mourir en même temps, c’est être perdu dans une éternité, c’est devoir contempler son avenir, anéanti avant l’heure, tout aussi dramatique soit-il. En bref, un point de vue pessimiste car il ne s’applique pas qu’au rêve quand on dort mais aussi les espoirs que l’on s’imagine étant donné ce plan-séquence ancrant ce rêve en question dans la réalité.

Entre baroque et pragmatisme, fantastique et réalisme, symbolisme et naturel, Bi Gan offre un tour de force artistique et nous parle beaucoup de romantisme, un peu de la Chine, beaucoup de la mémoire, un peu de métaphysique, de rapports humains, de cinéma même. Gageons, en ce mois de mars, que Un Grand Voyage vers la nuit est un des meilleurs films de l’année car c’est une pure merveille, mené par un réalisateur sûr de lui.

Un Grand Voyage vers la nuit de Bi Gan, avec Tang Wei, Huang Jue, Sylvia Chang. Sorti en salle le 30 janvier 2019.

Auteur : Hugues MARCOS

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, en charge du Festival du Film Jeune de Lyon

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