Deux Fils – Un conte moderne bancal et touchant

Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.(…) Ce qui est laid, c’est que sur cette terre il ne suffise pas d’être tendre et naïf pour être accueilli à bras ouverts.

 Le livre de ma mère, Albert Cohen

Deux Fils est le premier long métrage de Felix Moati que l’on connaît d’abord pour ses talents d’acteur. Sans avoir la prétention d’être un film générationnel, le jeune réalisateur rassemble autour de lui, toute une nouvelle troupe d’acteurs français tel que Vincent Lacoste ou Anais Demoustier. Si le film s’égare parfois, au même titre que ses personnages, dans l’anonymat des rues parisiennes, Félix Moati étonne par une vraie sophistication d’écriture tout au long de ce premier film.

L’amour fraternel est un thème très peu traité par le cinéma français. En effet, le portrait triptyque de Poelvoorde/Lacoste/Mapella suit un rythme circulaire d’admiration/ répulsion/tendresse.

La construction pyramidale du scénario pose tout d’abord la question de l’admiration et de la recherche de reconnaissance dans les relations familiales. En effet, la raison qui pousse le plus jeune frère incarné par l’impressionnant Matthieu Capella, a entrer dans une « crise mystique » christique, est la volonté d’attirer l’attention des hommes de sa famille sur lui. Il rêve d’héroïsme et d’épopée chevaleresque, fantasme l’état d’admiration. Le principal reproche qu’il formule d’ailleurs à l’encontre de son père et à son frère est de ne pas être « des vrais hommes forts, comme Poutine » dit-il. En effet, chacune des chutes de parcours des personnages semblent être des véritables appels à l’aide. Tous les personnages poussent la violence de leurs propres psychologies au maximum pour réussir à trouver leur place. Cependant, le regret que nous pouvons émettre est que le film avance énormément, tant dans ses intrigues que dans la psychologie des personnages, mais n’aboutit jamais vraiment.

Arrivée au cœur du film, son mutisme complet sur la figure féminine et maternelle me troubla. En effet, les personnages féminins sont distillés dans l’histoire avec une grande parcimonie. Les deux femmes principales, Anais Demoustier et la nouvelle compagne du personnage de Poelvoorde sont les incarnations de la confidence et du retour au calme. Les scènes où elles apparaissent sont souvent tournées dans des des endroits confinés, comme une chambre à couchée tamisée, dans la protection d’une couette ou sous le silence de la surface de l’eau. La figure maternelle étant totalement absente du film, tant à l’écran que dans les dialogues, chacun des personnages féminins semblent ainsi incarner une tendresse maternelle pour ces trois grands enfants.

Deux Fils (2019) de Félix Moati | Distribution : Le Pacte

Le triptyque en présence, dans ses névroses et ses aspirations, pose également la question de la virilité et l’utilisation de la force chez l’homme, qu’elle soit physique ou morale. La parole et tout d’abord l’expression des sentiments est tabou car il rend vulnérable. Pour ce faire, Moati nous étonne avec une maturité cinématographique d’écriture en mettant en scène de nombreux dialogues rencontrant l’obstacle d’une porte. Le personnage féminin est l’interlocutrice privilégiée pour l’expression de l’émotion masculine, même quand l’amour décrit ne lui est pas dirigé. En effet, l’une des séquences les plus touchantes de ce long métrage met en scène la voix intradiégétique du père, masqué par la porte de sa chambre, exprimant à sa compagne, son amour et son admiration pour ses fils et la perpétuelle crainte de les décevoir. Ses paroles concernent les deux frères tout autant qu’ils ne doivent pas les entendre. Ils écoutèrent tout de même, tapis dans l’ombre et l’intimité de leurs sentiments, écoutent silencieusement ce que leur père ne leur dira sûrement jamais. Les deux frères découvrent aussi dans cette écoute religieuse, l’amour qu’ils se portent mutuellement en silence. Ce choix propose un questionnement sur la communication dans les rapports familiaux et notamment dans les rapports entre hommes. Moati semble soulever l’idée que l’aveu n’est pas un signe de faiblesse mais de courage, et qu’un trio d’hommes, aussi proches soient-ils, ne peuvent se réconcilier avec le monde sans s’être réconciliés entre eux. Les rapports de forces hiérarchiques se renversent ainsi inlassablement tout au long de l’histoire.

Ces trois drôles de daltons déambulent finalement clopin-clopant dans les rues comme dans les couloirs de leurs vies, attendant infatigablement que quelque chose se passe. Certains dialogues sarcastiques ne sont pas sans rappeler les névroses du cinéma de Woody Allen ; « j’ai un problème caractérisé avec l’existence » ainsi qu’une non lointaine hypocondrie de ses personnages. Le son décomplexé jazz de la clarinette qui se promène dans le film semble également être une pure réminiscence de l’univers du réalisateur new yorkais sur la rétine de Moati.

Dans l’entretien qui a suivi la projection de son film, Moati déclara qu’il a découvert le ton de son film au montage « Je pensais avoir fais une pure comédie, et je me rends compte que mon film a un arrière fond dépressif » déclara-t-il. Le jeune réalisateur semble porter en lui, le désir d’un cinéma thérapeutique et d’apprentissage, considérant ses personnages comme des Rastignac des sentiments. En effet, chaque personnage semble être animés d’une quête de l’absolu qu’ils tentent de trouver à tour de rôle dans les deux figures tutélaires de fortune des autres membres du trio.

A mi chemin entre la mélancolie des dialogues de Christophe Honoré, la légèreté de la jeunesse des contes de Rohmer et l’esthétique des films de Woody Allen, Felix Moati signe ici un film légèrement bancal qui n’aboutit finalement à aucune solution pour ses personnages. Il découle également du film un certain maniérisme qui engonce l’avancement de l’histoire et rend factice certains aspect de la psychologie des personnages. Ce dernier se positionne cependant comme un réalisateur très prometteur à l’écriture fine et sensible par laquelle le spectateur ne manque pas d’être cueilli à maintes reprises. On retiendra de ce film, la particulière belle performance de Benoit Poelvoorde qui incarne avec beaucoup de poésie, un père perdu dans la contemporanéité des troubles de ses enfants et un écrivain raté magnifique.

Deux Fils (2019) de Félix Moati, avec Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde, Mathieu Capella. Sortie en salle le 13 février 2019.

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