Synonymes – Mise à nu poétique dans un Paris grisâtre

Nadav Lapid n’est pas un jeune réalisateur, même si Synonymes n’est que son troisième film – et celui-ci prend des accents très autobiographiques puisqu’il s’inspire de sa propre arrivée à Paris, au début des années 2000, fuyant son pays d’origine – Israël – pour un ensemble de raisons qu’on trouve exaltées dans un film de 2h03 absolument dantesque.

Synonymes pourrait donc être compris comme un film très personnel, aux accents poétiques marqués – le verbe est très étudié, et le texte est magnifié par un groupe d’acteurs inspirés (Tom Holland, Louise Chevillotte et Quentin Dolmaire – qu’on ne voit pas assez depuis le chef d’œuvre de Desplechin Trois Souvenirs de ma Jeunesse). C’est véritablement un ressenti que cherche à transmettre Lapid : celui d’un jeune homme perdu, seul, dénudé (culturellement, linguistiquement… et littéralement au début du film), confronté à l’immensité d’une ville : Paris, un Paris aux teintes grisâtres et froides, un Paris aux trous dans le plafond. Pour s’intégrer, plus qu’une langue c’est aussi une démarche qu’apprend le personnage de Yoav : marcher vite, regarder ses pieds. Son grand manteau orange vif le fait ressortir dans le grisâtre parisien – comme un symbole iconique de son impossible intégration.

Synonymes est aussi un film questionnant l’identité : loin des éventuelles facilitées (l’ancienne identité qui se confronte à l’ancienne, ce qui ressort du duel sera un mélange des deux), le film trouve sa propre voie sur cette question. Ici, c’est un rejet épidermique, un rejet de sa propre chair (refus de voir son père venu d’Israël) et de ses origines (sa langue qu’il ne parle plus). Finalement, Yoav fuit Israël parce que c’est un pays dont il liste des qualificatifs éminemment négatifs. En fuyant Israël, il fonce tête baissée dans un piège. Israël est un pays fou, fini, et bien il s’avère que la France aussi à sa manière. Derrière les lignes, on devine que peu importe l’endroit où Yoav aurait fuit, il n’aurait fait que choisir une prison. Littéralement : lors d’un cours d’éducation civique, un plan l’enferme volontairement derrière un grillage, pendant que la professeure explique que le Coq est le symbole de la République française parce qu’il est fier, courageux et qu’il se lève tôt. Pas surprenant que le personnage semble devenir fou.

Synonymes (2019) de Nadav Lapid | Distribution : SBS Distribution

On pourrait aussi s’attarder sur les relations entre Yoav et ce couple composé de Émile (Quentin Dolmaire) et Caroline (Louise Chevillotte) : une jeunesse désorientée, filmée en quelques moments charnières. Ces deux français sont à l’évidence très riche, bourgeois, désœuvrés, squattant un appartement dont ils ne paient pas le loyer ni les factures. La relation entre les deux est volontairement ambiguë (Émile refuse de dire à Caroline qu’il l’aime devant Yoav), et les sentiments partagés par les personnages sont flous (la relation entre Émile et Yoav joue de ses sous-entendus homosexuels, et celle entre Caroline et Yoav basculant explicitement dans la liaison – Émile est-il au courant ? Le doute subsiste). Ce même Émile qui aurait déclaré à Yoav qu’il n’y a plus de perversions dans ce monde… Finalement, c’est la sexualité elle-même qui est devenue folle. La masculinité est ouvertement associée aux personnages de paramilitaires nationalistes israéliens qui préfèrent se battre pour faire connaissance, avant de s’organiser des sorties bagarres avec les néo-nazis le week-end suivant.

Beaucoup de moments clefs dans le film se déroulent sur des ponts – par association d’idées, sans aucun doute : les ponts sont des symboles de Paris, ils permettent de rapprocher les gens (de passer au dessus de la nature, un fleuve), de rapprocher les cultures. Ce sont dans tous les cas des lieux de passages, de rencontres entre les personnages. Au moins, les ponts se traversent. Ce n’est pas le cas des portes auxquelles se heurte le personnage de Yoav. Celles-ci ouvrent et terminent le film, le personnage de Yoav se retrouvant sans pouvoir les ouvrir, comme des rappels : il n’est pas chez lui, et il est seul, autant au début qu’à la fin.

Synonymes (2019) de Nadav Lapid, avec Tom Mercier, Quentin Dolmaire, Louise Chevillotte. Sortie en salles le 27 mars 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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