Les Oiseaux de passage – Plata e pluma

Film d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes de 2018, Les Oiseaux de passage est le quatrième long métrage de Ciro Guerra, co-réalisé avec son épouse Cristina Gallego, productrice de ses 2 précédents films. Avec ce film, Ciro Guerra continue d’arborer sa casquette d’ethnologue et narre une nouvelle fois magnifiquement les rites et les coutumes des peuples indigènes d’Amérique du Sud. Racontés en noir et blanc dans L’Étreinte du Serpent, c’est en couleurs que ceux-ci sont maintenant traités. Et quelles couleurs ! Dès les premières scènes, celles-ci contribuent à envoûter le spectateur, qui peut déjà se préfigurer des principaux thèmes du film.

En effet, des chants ancestraux accompagnent le premier plan, un gros plan sur la main d’une jeune fille – Zaida – qui répète après sa mère – Ursula – la matriarche du clan des indigènes Wayuus, des noms de membres composant une famille. Cette dernière rappelle à sa fille que la famille ce qu’il y a de plus important. La famille et les traditions seront omniprésents tout au long du récit. S’en suit une très belle scène où Zaida après avoir été isolée pendant une année est présentée « en femme » au reste du clan pour effectuer une danse typique – la yonna – drapée d’une tenue traditionnelle rouge éclatant et le visage peint de motifs.

Rapayet, cousin de Zaida, subjugué – comme nous – par ce spectacle, entre dans la danse et lui déclare « tu seras ma femme ». Pour ce faire une lourde dot en chèvres, vaches et en colliers lui est exigée. Rapayet et son ami – Moisés – (appelé l’étranger par les Wayuu), vont pour rassembler la dot, se lancer dans le commerce de marijuana avec les « gringos » américains. C’est la naissance et le développement dans les années 70 du narcotrafic qui est ici narré en cinq chants.

La végétation luxuriante de la jungle amazonienne dans L’Étreinte du Serpent laisse place aux paysages désertiques colombiens de la région de Guajira. La plante yakruna possédant la vertu d’apprendre à rêver se trouve remplacée par la marijuana, qui, quant à elle, peut tuer les rêves.

Encore un film sur les narcotrafiquants ? Oui mais pas seulement. Marijuana, corruption, armes, argent et scènes de violence sont présents mais il n’y en est pas fait étalage comme cela a pu être le cas dans la plupart des films traitant de ce sujet. Bien plus qu’un film historique sur la genèse des cartels, ou qu’un film moraliste, celui-ci est avant tout un film sur une famille, un clan qui face à la modernisation, à l’occidentalisation tente de perpétuer ses traditions coûte que coûte quitte à causer sa propre perte. Un enrichissement pécuniaire mais un appauvrissement de l’identité culturelle du clan. Les tenues traditionnelles seront remplacées par des tenues modernes. Les lieux sacrés réservés aux morts finiront par servir de cachettes aux armes. Les cadeaux originellement faits de chèvres et de colliers laisseront place aux dons d’armes. L’argent balayera la vie en collectivité, la Parole pourtant sacrée finira par être tuée et fracturera définitivement les différent clans.

Les Oiseaux de passage (2019) de Ciro Guerra & Cristina Gallego | Distribution : Diaphana

Une évolution du clan que l’on suivra à travers les différents protagonistes et notamment à travers les personnages de Rapayet et d’Ursula, la matriarche, un des plus intéressants, puisque c’est elle au final qui bénéficiera de l’évolution la plus significative. Une matriarche d’un clan qui n’accepte pas l’étranger. Les amis ici ne sont pas la famille. Moisés va se heurter au silence de Rapayet lorsque celui-ci va lui demander si ils ne sont pas amis, si ils ne sont pas frères. Non, ici la famille c’est le clan et uniquement le clan.

A l’approche de l’étranger, les sauterelles synonymes de mauvais présage arrivent, notamment lorsque Moisés apparaît pour la première fois à l’écran. Les oiseaux rouges eux aussi synonymes de drame imminent approchent en même temps que d’autres oiseaux : les avions des américains venant récupérer la marchandise.

Cette importance, cette omniprésence de la famille est notamment appuyée par les dialogues d’Ursula et les chants d’un vieillard ponctuant le film, qui nous souligne que « le plus difficile n’est pas de construire une famille, mais de la maintenir unie ».

Alors le film nous interroge, qu’est-ce qui rend une famille unie ? Ici, les rites et les croyances garantissant l’honneur ainsi que les liens du sang semblent être les piliers unissant ce clan avant même les liens affectifs, avant même l’amour.

Des rites étouffant l’amour. Et ce dès la première scène, où le mariage entre Zaida et Rapayet est une union arrangée. Ou encore cette scène, lorsque Rapayet se trouve empêché de voir sa femme et son nouveau né car il porte sur lui la mort et qu’il pourrait leur transmettre. L’amour se heurtant au mur des traditions. Et ce n’est que lorsque la nouvelle génération s’éloigne du clan et de ses croyances que l’affection resurgit comme dans cette autre scène où Rapayet et Zaida s’étreignent dans un hamac ou lorsque Zaida tout en venant enlacer sa fille, repousse à demain l’instruction qu’Ursula était en train de transmettre à sa petite fille.

Des rites et des superstitions de partout. L’exhumation des morts qui répond à une mécanique bien précise. Un oiseau que seuls, nous et Rapayet pouvons voir et qui s’en va seulement lorsque le malheur est arrivé. Une parole entre les clans transmise par l’intermédiaire d’un messager et des superstitions qui apparaissent dans les rêves – « Les rêves permettent de montrer que les Wayuu ont une âme » – dira le messager. Alors quand Ursula n’arrivera plus à rêver, c’est l’âme toute entière des Wayuu qui sera perdue.

Des rites étouffant l’émotion des Wayuus. Dans de nombreux plans, les visages sont cachés. Les femmes, lors d’un enterrement, pour pleurer le mort se cachent le visage avec des foulards. Les morts qui semblent occuper une place plus importante que les vivants ont la plupart du temps le visage couvert d’un drap blanc lorsqu’ils apparaissent dans les rêves. Des rites qui finissent par étouffer notre propre émotion, et ce, même dans les scènes dramatiques qui en sont dénuées.

Les oiseaux de passage est incontestablement un film maîtrisé. Un scénario travaillé jusqu’au générique, une très belle photographie, de belles musiques traditionnelles et des ellipses narratives réussies, mais à quel prix ? Au prix de nos émotions qui malheureusement se trouvent être, elles aussi maîtrisées. Il y a par moments pendant le film cet étrange sentiment de frustration de regarder une belle oeuvre, mais qui ne nous touche pas. Comme un goût d’inachevé subsiste en sortant de la salle. La première scène nous envoûte mais non le film dans sa globalité. Un film certes, intéressant mais non bouleversant.

Les Oiseaux de passage (2019) de Ciro Guerra, Cristina Gallego, avec J. Acosta, C. Martínez, J. Narváez. Sortie en salles le 10 avril 2019.

Auteur : Margot DULAC

Membre de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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