El Reino – Un appel d’air pour l’ancien monde

Les films sur les politiciens ou puissants corrompus sont nombreux et abordent (presque) toujours l’ambivalence de la success story personnelle, au détriment du groupe, et de la dureté de l’impitoyable loi de la jungle qui sévit dans ce milieu. El Reino me pousse donc tout d’abord à recommander d’autres films de la même trempe qui traitent plus ou moins du même sujet : Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese ou Il Caimano (2006) de Nanni Moretti par exemple.

Après Que Dios Nos Perdone (2017), Rodrigo Sorogoyen reprend ici son acteur fétiche, Antonio de la Torre, qui fait incroyablement le job d’incarner Manuel Lopez Vidal, self-made man de la classe politique espagnole, dauphin à la présidence de la région, régnant sur son empire politique (el reino signifiant « le royaume»), qui n’a pour motivation politique que l’enrichissement et l’accroissement de sa puissance personnelle, au profit aussi de sa femme et de sa fille. Le point de départ du film est la chute médiatique d’un cadre du parti de Lopez-Vidal. Ce dernier est à la manœuvre pour limiter la casse et empêcher que le scandale ne fasse tâche d’huile, avant de découvrir qu’il est le prochain sur la liste et qu’il va être désigné comme réel instigateur d’un système qui, pour le citer, « existait déjà du temps de mon grand-père ».

Des questions diverses, une justesse commune

El Reino est donc passionnant en ce qu’il traite de tant de questions différentes de manière assez pertinente. L’injustice en est une : le réalisateur arrivera tant bien que mal à nous démontrer que, bien que Lopez-Vidal ait volé dans les caisses de l’Union Européenne pour son profit personnel, le fait de lui faire porter le chapeau pour tout un système corrompu jusqu’à la moelle est profondément injuste mais est autant lié à son origine sociale (absence de diplôme dans son CV) qu’à sa réputation féroce.

El Reino (2019) de Rodrigo Sorogoyen | Distribution : Le Pacte

El Reino est aussi, et avant tout, un engrenage, le conte d’une spirale infernale qui se referme sur un homme, piégé par lui-même : sans être culpabilisé plus que ça par ses fautes, ce qui motive cet acharné est la vengeance et l’irresponsabilité de tout un système qui s’est servi de lui comme fusible. Ainsi, un peu à la manière d’un Kerviel, Lopez-Vidal va se mettre vent debout face à ses complices : non, ils ne l’auront pas, oui il les traînera au lynchage de l’opinion publique.

Également, et surtout, par sa scène de fin, Rodrigo Sorogoyen met un point final magistral sur ce qui l’intéresse réellement dans le traitement de son sujet : le problème n’est ni l’argent volé à l’Union Européenne, ni la vie de pacha menée par Lopez-Vidal et ses (ex)amis, non. Le réel problème, une des questions centrales du film, est celui avec lequel il s’ouvre et celui avec lequel il se termine. Le rôle des médias dans cette transparence attendue des Hommes politiques, de leur indépendance, de leur probité, et, quelque part, de la douleur de ces gens qui se rendent compte à quel point ils sont pieds et poings liés dans une machine diabolique qui les a autrefois enrichis, consolés, et servis d’objectif de vie.

Politiquement, le film est ainsi très intéressant sur plusieurs aspects. Tout d’abord, on peut noter que le parti de notre protagoniste n’est pas cité. On pourrait penser à une discrétion polie, permettant ainsi de dire qu’à gauche comme à droite, la corruption existe et qu’il faut la combattre. On pourrait y voir un message plus fort : à aucun moment les membres, cadres de ce parti ne sont montrés dans leur rôle premier, tout simplement parce qu’ils sont dépolitisés. Ils ne se battent pas pour des idées, ils se battent pour des places, pour des rangs, pour des niveaux de vie rendus impossibles avec la crise économique et les mesures d’austérité européennes qui s’ensuivent. Le tout dans le contexte de la loi du plus fort, fondant le principe du libre-échange tenu pour responsable de la situation économique du pays.

Le diagnostic nécessaire d’un système politique malade

El Reino fait donc le diagnostic d’un système politique malade, en péril, non pas parce qu’il est plein de corrompus, mais parce qu’il a perdu son objectif. C’est ainsi que Lopez-Vidal ne « comprend pas la question » quand la cheffe du parti lui demande « pourquoi tu fais de la politique ? » : ce monde, qu’on appelle nouveau, est vide d’idées, vide d’idéaux et de valeurs. Ce monde n’est que pragmatisme et technicité laissée aux collaborateurs, ce monde n’est que corruption et conflits d’intérêts, les désormais seules motivations pour évoluer dans l’appareil politique.

Alors pour en tirer un enseignement, on serait tenté de se dire que ce film appelle à de nouvelles et plus fortes législations sur ladite moralisation de la vie publique. Mais, brillant par leur absence, les idées, les valeurs et la vertu y forment surtout un appel d’air contre la technocratie individualiste qui gangrène cet ancien monde, dans lequel ces idées, ces valeurs, et cette vertu faisaient le bonheur des gens.

El Reino (2019) de Rodrigo Sorogoyen, avec A. de la Torre, M. Lopez, J. María Pou. Sortie en salles le 17 avril 2019.

Auteur : Pierre TRIOLLIER DU BROCHET

Président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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