Cannes 2019 | Mektoub My Love : Intermezzo – Derrière le scandale, le film

Cet article fait partie de l’ensemble des critiques réalisées à l’occasion de la 72e édition du Festival International du Film de Cannes.

Cannes fonctionne comme une caisse de résonance : les gens sont isolés du reste du monde, et malgré les réseaux sociaux et les caméras du monde entier, c’est dans ce microcosme que macèrent les films. Les coups de cœur sont plus forts, les scandales plus sanglants. Abdellatif Kechiche savait très probablement l’effet qu’allait avoir le film, les rumeurs pré-projection s’étant avérées vraies (scène de sexe d’une vingtaine de minutes, trois heures composées d’une seule séquence de boîte de nuit). Derrière le tumulte des commentaires de personnes n’ayant pas vu le film, des échanges parfois violents entre les anti- et les pro-, des questions laissées en suspend (combien de temps a duré le tournage ? Que s’est-il réellement passé pendant celui-ci ?), il devient indispensable de parler concrètement du film, de l’œuvre telle qu’elle a été présentée au public cannois, dans toute sa puissance, sa complexité, son pouvoir autant attractif que répulsif, une expérience inédite, violente, éreintante et encore inachevée.

Mektoub My Love : Intermezzo se déroule quelques jours après le Canto Uno (présenté au Festival de Venise en 2017). Le groupe de copains du premier film rencontre Marie, jeune et jolie blonde parisienne, étudiante en sciences de l’éducation. Ils décident de se rendre en boite. Vous comprendrez instantanément un aspect du scandale : le film se limite à ce court synopsis. La séquence de la plage dure une grosse vingtaine de minutes et toute la partie en boîte de nuit dure trois heures. Notez que l’auteur de ces lignes ici se repose sur les savants calculs de quelques journalistes passionnés par la durée des scènes dans les films qu’ils regardent. Celui-ci a même constaté que certains se vantent même d’avoir compté le nombre de plans sur des fesses dans le film. L’erreur de ces journalistes est que cela ne peut avoir pour effet que de les sortir du film : ceux-ci perdront mécaniquement le fil de l’expérience – pas un fil narratif, mais un fil sensitif.

C’est dans sa longueur que le film devient obsédant. Il semble ne jamais s’arrêter, continuer, en permanence, de manière absolue, systématique et terrifiante. En cela, le film pourrait évoquer d’autres artistes cherchant à susciter quelque chose d’assez proche à la fois dans le cœur et le corps du spectateur : l’insoutenable disparition du temps et de l’espace autour de lui. Comme un film de Lav Diaz ou certains Béla Tarr, Kechiche fait s’oublier le spectateur dans un univers qui n’est pas le sien. L’expérience de la boîte de nuit – peut être plus réaliste ou accessible que les univers des deux cinéastes sus-cités – est aux yeux de Kechiche un monde de lumière, de corps, de sueur, qui pue l’alcool et le sexe. Cela peut être sujet de débat, bien entendu, et le film ne cherche pas à faire l’unanimité, mais Kechiche touche à quelque chose d’essentiel. Dans une boîte de nuit, l’individu cherche à disparaître, à s’oublier, à s’abandonner à des pulsions, à quelque chose d’illusoire et d’intérieur. On ne cherche pas du sens quand on va en boîte de nuit, on cherche à oublier qu’il y en a peut être un, ou peut être qu’il n’y en a pas. On cherche un instant de liberté, de bonheur, d’être soi-même, si cela était possible.

Au-delà du sens des images que l’on voit, il faut dire la force des images que l’on sent. Le film se vit dans les tripes, dans le regard, dans les oreilles. Ici, les conditions de visionnage ont joué un rôle (séance de 22h, fin du film vers 1h30, fatigue liée à la fin du festival et surprise de voir que les rumeurs se confirment). On ne peut pourtant pas nier que ce que l’on traverse fait écho à un vécu, à un ressenti, que l’on peut réellement avoir dans une boîte de nuit. On sort du film comme un peu groggy, épuisé, essoufflé, assourdi. Le film le plus puissant du festival. En cela, INTERMEZZO est formidable.

Malgré la dimension très sensorielle du film, il faut revenir quelques instants sur cette séquence de plage qui ouvre le film. Celle-ci donne des clefs particulièrement intéressantes pour comprendre que la démarche de Kechiche est plus subtile qu’elle pourrait en avoir l’air au premier abord. En effet, d’abord, l’idée du mythe obsède le réalisateur, qui régulièrement y fait écho dans ses films. Ici, le film s’ouvre sur une jeune femme qui lit une explication philosophique des mythes fondateurs. Le mythe, c’est les histoires – avec un petit « h ». Les personnages des mythes sont souvent des héros, des dieux. Kechiche voit dans ses acteurs, ses personnages, des figures mythologiques, des demi-dieux – avec tout le problème éthique que cela pose (en connaissant ses méthodes de travail jusqu’au boutiste). Kechiche défend ainsi l’idée qu’il filme ses actrices comme il voit les statues représentant les personnages des mythes : en contre-plongées, avec en évidence leurs corps parfaitement sculptés. L’analogie était en fait déjà présente dans La Vie d’Adèle (2013) où les personnages d’Adèle et Emma se rendent lors de l’une de leurs premières sorties au musée, où Kechiche montre… les fessiers en marbre des statues. De fait, ce que le film raconte, c’est une histoire – une anecdote, une petite information quelconque et banale, où même ce qui apparaît extraordinaire pour le regard d’un spectateur non averti n’est, en fait, qu’un bout tangible de réalité.

Cette idée de donner à lire un livre intellectuel au personnage de Marie nous aide par ailleurs dès le début du film à la caractériser : c’est une jeune parisienne de seulement 18 ans qui fait des études, qui lit des livres de réflexion, des essais, pendant ses vacances. On pourrait grossièrement résumer en disant que c’est une figure de jeune bourgeoise. L’idée est intéressante car elle rentre en opposition avec la plupart des personnages de l’univers de Mektoub My Love : les autres vivent à la campagne, aux alentours de Sète, travaillent dans des restaurants, ou même dans une ferme (c’est le cas du personnage d’Ophélie, l’un des plus développés du premier film). Ils mangent même des spaghettis bolognaises (symbolisant le milieu populaire dans La Vie d’Adèle, en opposition aux huîtres que l’on mange dans le milieu bourgeois). Cette opposition populaire/bourgeois va se retrouver dans la relation entre Céline et Marie – les deux tournent autour d’Amin, le personnage « principal » de Mektoub My Love, mais ce dernier tend à progresser dans l’échelle sociale vers le milieu de Marie, et se rapproche d’elle, au détriment de Céline, pourtant très amoureuse. Cette volonté de Kechiche de mettre en scène l’opposition des classes sociales – pour simplifier – existe là encore déjà dans ses films précédents (on a déjà cité l’imagerie de la nourriture dans La Vie d’Adèle).

Vous ne verrez jamais Mektoub My Love : Intermezzo comme je l’ai vu. Cette phrase – au premier abord égocentrique – est pourtant vraie à deux niveaux. D’un point de vue pragmatique, d’abord, car les conditions de cette première mondiale étaient tout simplement surréalistes : les rangs qui se vident tout au long de la projection, dans une salle de plus de deux milles sièges, Kechiche quittant la salle précipitamment à la fin du film, les engueulades entre spectateurs dans la rue ou dans les bus… Mais aussi d’un point de vue artistique : le film est clairement inachevé. L’étalonnage n’est pas terminé, le montage image et son est à peaufiner, le film est à raccourcir (ou à rallonger, selon le réalisateur)… Dans tous les cas, le scandale suscité par le film est tout simplement historique. Le projet de Kechiche étant censé se poursuivre – au sein notamment d’un Mektoub My Love : Canto Due– et on ignore la forme que prendra finalement cet intermezzo, c’est-à-dire un court intermède musical et expérimental. Il s’agissait, en tout cas, d’un des grands moments du dernier Festival de Cannes.

Mektoub My Love : Intermezzo (2019) d’Abdellatif Kechiche, avec S. Boumedine, O. Bau, M. Bernard. Pas de date de sortie.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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