Zombi Child – Le lien entre les petites bourgeoises et les zombis haïtien

Les dernières réalisations de Bertrand Bonello font partie de ce qui est arrivé de mieux au cinéma français depuis quelques années. Citons pour preuve Saint Laurent en 2014 et Nocturama en 2016. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, il serait facile de reconnaître comme un « petit » film de transition Zombi Child : petit budget, tournage rapide, Bonello explique lui-même le rôle respiratoire du projet, après des œuvres très ambitieuses. Il ne faut malgré tout pas sous-estimer l’intérêt de Zombi Child qui non seulement fait écho à de nombreux aspects de ses derniers films (à la fois thématique, mais aussi en terme de structure), et invite à la réflexion sur un sujet capital : l’appropriation culturelle.

Récit en miroir, Zombi Child repose sur la vie d’un groupe d’adolescentes dans un prestigieux pensionnat (la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, qui existe réellement : il s’agit d’un lycée réservé aux filles de personnes ayant reçu la Légion d’honneur). Cette première intrigue fonctionne en miroir avec le portrait mystérieux d’un haïtien mort en 1962, déterré pour travailler dans les champs de coton… Aucun lien entre les deux. Strictement aucun. Du moins, au premier abord. Rapidement, les choses s’avèrent plus complexes, nuancées. La démarche du réalisateur en elle-même (filmer les zombis d’Haïti) l’a conduit à fabriquer une œuvre englobant des idées de cinéma pour revisiter une figure complexe, celle du zombi, en jouant avec son sens originel, traditionnel. L’enjeu de se positionner sur ce sujet est en partie à la source de sa structure : la nouvelle arrivante dans le lycée, d’origine haïtienne, est la porte d’entrée pour les autres jeunes filles aux traditions vaudoues, à la figure du zombi, à son rapport particulier à la vie et à la mort… Bref, à une culture qui n’est pas la leur. On retrouve chez Bonello cette volonté de dessiner un portrait de la jeunesse française – comme dans Nocturama, par exemple – mais sous un prisme différent. Ici, c’est une jeunesse française bourgeoise, que le film met en opposition avec la extrême pauvreté des habitants de Haïti. Dans le « rien à voir entre les deux » se joue en réalité le pivot même du film.

Dans le décalage, dans l’impression d’incompatibilité, le spectateur doit faire des liens. Ces jeux de confusion, de dissonances, en plus de la structure que l’on vient d’aborder, utilisent des symboliques précises. On parle en cours d’Histoire de l’esprit révolutionnaire comme fondant l’identité française, de Napoléon, de la manière dont on conçoit l’Histoire. C’est justement parce qu’il y a incompatibilité que Bonello définit sa propre position par rapport à son sujet. L’adolescente bourgeoise parisienne de 15 ans qui cherche à connaître l’expérience du vaudouisme, pourtant associée à l’identité, au ciment social, haïtien (ce qui est explicitement souligné par la mambo, la personne qui exécute le rite vaudou, que l’on rencontre dans le film). Le peuple haïtien est en effet contraint désormais d’exister avec ses morts, du fait des catastrophes sociales (pauvreté), naturelles (le séisme de 2010), sanitaires (les conséquences du séisme). Cette initiative égoïste de la jeune française (se remettre d’une rupture sentimentale) ne permet pas de connaître pleinement l’expérience vaudou qu’elle réclame. Cette forme particulière que prend le film permet de retrouver l’esprit et la touche de Bonello. Ce dernier jouait déjà dans ses anciens films sur des structures bipartiques claires (dans Nocturama : les attentats sont clairement séparés de la partie dans le centre commercial). La dernière partie du film est particulièrement saisissante et mérite, à elle seule, de s’intéresser au film, pour la puissance de la vision de Bonello.

Zombi Child (2019) de Bertrand Bonello, avec L. Labeque, W. Louimat, A. David. Sorti en salles le 12 juin 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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