Cannes 2019 | La Ruche

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Mai 2019. Entre les rayons timides du soleil et les rideaux de pluie, je faisais mon premier voyage vers le Festival International du Film de Cannes. Le soixante douzième. Je me suis assez vite rendue compte qu’être à Cannes, c’est vivre plusieurs nuits en une seule journée. La lumière s’éteint, les souffles ralentissent et la machine à rêve s’enclenche. Voir autant de films par jour donne l’occasion d’apprendre à aimer le cinéma. C’est à Cannes que l’on se rend compte que seul le cinéma peut réparer ce qu’il a lui même abîmé.

Marcher dans les rues de Cannes durant le festival est lui aussi un voyage. Toutes les nationalités s’y confrontent, les désirs et les raisons d’y être aussi. Les moins fournis en invitations scrutent les yeux brillants d’envie, les badges des professionnels, sésames des séances. Des vitrines d’œillades et des sourires s’échangent entre les uns et les autres. Être à Cannes pendant une période de festival, c’est jouer à un jeu de miroirs déformant en permanence. Tout le monde voudrait y être important, tout en sachant que personne ne l’est vraiment.

Tout est codifié. La hauteur des talons, les horaires des séances, les retards et même la manière de montrer qu’on est important tout en le cachant. On se heurte aussi souvent à des barrières, à des regards condescendants, à des rictus amusés, à des agents pédants. Mais il subsiste pourtant des instants touchés par la grâce, comme si la lumière du soleil s’éteignait pour laisser place à ceux qui font le cinéma du monde entier.

L’attente subie dans les files d’attentes est un long préliminaire à la jouissance de la découverte. Les caresses des murmures des rumeurs, la douceur de l’effeuillage du générique et la petite mort lorsque apparaît le nom du réalisateur vient parachever le plaisir. Pouvoir voir autant de films, c’est être heureux bien avant la nuit.

Chaque nouveau film est un voyage immobile. Plus l’on s’assoit sur les fauteuils rouges, plus l’on devient exigeants, comme si le rythme cardiaque ralentissait à chaque fois que le logo du festival apparaissait. Il existe cet instant précis, celui qui clôture une première projection, où le réalisateur, réduit à un sentiment parentale de fébrilité face aux premiers pas de son nouveau né, ne peut que pleurer. Qu’importe sa renommé, revenir à Cannes avec un film est une perpétuelle remise en question de son art et de sa sensibilité. Et l’on sait à ce moment là pourquoi l’on est ici. Tout prend sens. La machine infernale qu’est le festival stop son vrombissement pailleté lors de zoom d’émotions comme celui ci. L’arène des spectateurs n’est plus qu’un seul corps qui frémit sous les applaudissements.

Différentes salles pour différentes ambiances. Il y a le plaisir régressif du noir et blanc de la salle Buñuel et des films de Cannes Classics. On y va comme à un premier rendez vous, curieux et à l’aveugle. J’y ai notamment découvert un film d’Andrej Wajda, Kanal, ils aimaient la vie, sur la résistance polonaise des années 50. Un pitch digne d’un article de Technikart. Enfoncé dans son fauteuil et dans le noir, l’émerveillement se mêle à la surprise. Les salles adjacentes réservées aux pass Cannes Cinéphile permettent de découvrir en catimini les films de la sélection. Fouler le blanc carrelage du Palais est à la fois un honneur et une crainte. Quel paradoxe, un endroit si immaculé qui a pourtant accueilli tellement de soupirs depuis 1946. Assis dans les fauteuils du Grand Théâtre Lumière, qu’importe la place ou le rang, on se sent faire partie de quelque chose de plus grand que soi. Chacun scrute son voisin, écoute distraitement le brouhaha de la salle avant de plonger dans un religieux silence cinématographique.

C’est lorsque la lumière se rallume que tout peut redevenir plus décevant. La valse des badges repart, les files d’attentes se rallongent, et la bruit de la croisette recommence.

Il demeure un plaisir régressif, inégalable, à regarder les stars endimanchées gravir les marches. Les meilleures secondes étant celles avant et après les apparitions. Tout semble à cet instant là possible. Le tapis rougit de tant de foulées mémorables sur son corps.

Dans la ruche gigantesque de Cannes, chaque insecte a son rôle dans l’écosystème. La reine mère absolue, Thierry Frémaux, siège en majesté au seuil de tous les tapis rouges. Cette abeille là court de partout sans jamais être essoufflée. Toujours le bon mot ou le bon sourire, le festival semble rouler à la vitesse de ses battements de cils. Le marché du film est un va-et-vient continu pour les abeilles travailleuses, leurs respirations étant mesurables au nombre de notifications et d’appels qu’elles reçoivent par jour. On y trouve aussi des nuisibles qui distillent leur venin à coup de minuscules dards sur les réseaux sociaux. Avoir l’avis le plus tranché en un minimum de mots; toutes ces abeilles ci veulent faire mouche à chaque piqûre. On y croise également quelques parasites, dont un désormais plus célèbre que les autres. Les bébés abeilles, encore dorlotés dans un cocon de désirs dorés poussent comme des champignons sur l’asphalte. En effet, un champ de pancartes sort de terre dès les premières lueurs du jour durant le festival. Les abeilles travailleuses pourront récolter le miel de leur labeur, sous les souffles coupés du public, lors de l’annonce des résultats officiels. La gelée royale la plus douce se verra auréoler d’une traditionnelle palme dorée pour marquer le cœur et les esprits.

Le festival s’est déroulé cette année sous le regard zénithal d’Agnès Varda.
Il s’est déroulé sous les yeux du monde entier.
Sous mes yeux à moi aussi.

Auteur : Nina BENOIT

Responsable de la communication au sein de l'Association LYF - Le Film Jeune de Lyon & rédactrice pour le blog Le Film Jeune Lyonnais

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