Halte – La nuit précède le chaos

L’univers du cinéaste philippin Lav Diaz est principalement un univers sombre, baignant dans un clair-obscur irréaliste, où les personnages sont traversés par la fatalité de leur condition. Celle-ci s’avère souvent sociale et politique, Lav Diaz ayant à coeur d’ancrer son cinéma dans l’Histoire de son pays et de lui trouver des échos actuels en dépit de projets pouvant, au premier abord, surprendre le spectateur non préparé. Après sa comédie musicale La Saison du Diable l’année dernière, il revient ainsi avec Halte, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en mai dernier. Encore une fois, c’est un portrait de son pays qui se dessine tout au long de l’œuvre. Dirigé par un président fou se croyant divin, un régime autoritaire réprime son opposition par les armes et surveille sa population ravagée par une maladie mystérieuse. Le monde est plongé dans une nuit permanente comme pour marquer symboliquement la noirceur de cet avenir proche que nous montre le film.

On ne peut parler de Halte sans parler de sa durée exceptionnelle : 4h36 (et c’est loin d’être un film long dans la filmographie de ce réalisateur capable d’atteindre des durées de 8h, 9h, voire 10h). L’expérience physique à laquelle se prête le spectateur d’un film de Lav Diaz n’est pas parfaitement vaine car elle participe à l’immersion dans des univers denses et complexes. Halte se déroule en 2034 et fait partie de ce courant de la « soft science-fiction » : le futur se joue dans son ambiance – englobante, crédible, précise, fourmillant de détails. On pense notamment à Tarkovski, grande référence du réalisateur philippin. Stalker (1979) est un très bon exemple de ce sous-genre de la science fiction. Le parallèle avec le cinéaste russe ne s’arrête pas là : la culture d’une lenteur contemplative participe à faire émerger le sentiment profond de ne pas totalement connaître ce qu’on lui donne à voir, mais pourtant de s’y retrouver et d’en faire au final partie pleinement et entièrement.

La forme du film participe de fait à donner à Halte des airs de Comédie humaine. La multiplication des personnages et le foisonnement des situations, des sous-intrigues, contribue à former une narration à laquelle le spectateur se rattache. La diversité des parcours vient éclairer la complexité du film portant en lui un propos au premier abord simple (une critique du régime autoritaire de Duterte de nos jours), mais infiniment plus subtil. Lav Diaz interroge notre rapport à la rébellion, au sens de la justice. Il questionne les rapports humains, les relations hommes/femmes, le rôle social de la mémoire… On peut saluer les trouvailles du film – par exemple, les drones qui scannent les cartes d’identités des passants. Il faut dire que Lav Diaz ne réalise pas des films expérimentaux malgré leur forme et leur esthétique très recherchée et atypique. Lav Diaz est en fait un conteur au sens noble du terme. C’est quelqu’un qui invente des voyages. À la fin de celui-ci, quelques éclats d’espoirs : un groupe d’orphelins auquel un rebelle décide de se consacrer, pour garantir un avenir à un monde qui s’apprête à basculer dans le chaos.

Halte (2019) de Lav Diaz, avec P. Pascual, J. Lamangan, S. Magdayao. Sortie le 31 juillet 2019 en salles.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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