Rétrospective Mizoguchi – Au bonheur des dames

C’était certainement l’un des événements de l’été : la ressortie en salle de huit chefs-d’œuvre du maître japonais Kenji Mizoguchi. Trop rares sur les écrans français, certains de ses films étaient même devenus quasi-invisibles, même sur support physique. La restauration de ces classiques, tournés entre 1951 et 1956 (année de la mort du réalisateur), était une occasion de se replonger dans la densité de son regard, aux propos complexe et toujours aussi puissant.

Ce qui frappe d’abord dans les films de Mizoguchi est bien entendu l’omniprésence des figures féminines. Les huit films de la rétrospective tournent autour d’une femme, d’un groupe de femme, d’une mère et de sa fille, de deux sœurs… Pourtant, il est exagéré de catégoriser Mizoguchi comme étant un « cinéaste féministe ». Disons qu’il est un « cinéaste des femmes », et son sujet de prédilection est le regard qu’on leur porte. Le regard étudié est presque toujours celui d’un homme, ou d’un groupe d’homme : ils peuvent être clients d’une maison close, amants passionnés, des patrons, voire être intendants ou empereurs… La diversité des regards, des époques, des situations souligne formidablement l’universalité de son étude : le rapport homme-femme reste sous-tendu par les mêmes problématiques dans tous ses films. Ainsi, dans Les Musiciens de Gion (1953), c’est le regard qui vient pervertir la fonction des deux Geisha de Gion – sensées être des dames de compagnie d’excellence, symbolisant la « beauté japonaise », elles sont finalement traitées par deux hommes comme des prostituées quelconques. Dans Miss Oyu (1951), c’est l’erreur de jugement d’un jeune homme confondant sa future compagne avec la belle sœur de celle-ci qui conduira au drame…

Mizoguchi parle de manière grandiose du quotidien de ces femmes. C’est en tant que cinéaste de la condition sociale qu’il excelle : son souci du détail et sa volonté de confronter sa caméra à la réalité sociale, à la misère, à la pauvreté, pour faire réagir le spectateur. La Rue de la honte (1956) est en cela peut être un de ses films les plus saisissants, du fait de son pessimisme et de sa noirceur : un groupe de prostituée dont il révèle en moins d’une heure et demi toute l’horreur de leur condition et, en un dernier plan, toute la catastrophe à venir. Dans L’Intendant Sansho (1954), Mizoguchi reconstitue la dureté de la vie d’esclaves, avec un souci de reconstitution extrêmement précis.

Le refus de la fatalité sociale fait partie des thèmes du cinéma de Mizoguchi, et systématiquement le peuple apparaît comme masse s’opposant à la classe supérieure, aux riches, aux puissants. On pourrait presque dire qu’il est un cinéaste de la lutte des classes. Dans L’Impératrice Yang Kwei-fei (1955), sans doute son plus beau film, se dessine un portrait de femme prête à se sacrifier pour son peuple – parce qu’elle en vient, et qu’elle le connaît. Pour montrer la violence des passions, des amours déçus, des soulèvements populaires, Mizoguchi fait le choix d’user des éléments de la tragédie. Les héroïnes du réalisateur sont souvent conduites au drame, à l’horreur, au cauchemar, à la fatalité dans une mécanique implacable, inextricable. Yang Kwei-fei, en acceptant sa mort pour calmer le peuple, devient plus grande que les autres personnages du film, avides de pouvoir, corrompus, incapables d’agir et de prendre leurs responsabilités en main. Même les amours impossibles sont légions chez Mizoguchi – dans Miss Oyu, Une Femme dont on parle, Les Amants crucifiés, ou encore L’Impératrice Yang Kwei-fei. Les personnages sont forcés d’accepter leur destin pour dépasser leur condition, souvent triste, parfois misérable.

Si la rétrospective en salle s’achève bientôt, la sortie en DVD et Blu-Ray de ces classiques du cinéma sera un immanquable de ces prochains mois. On ne peut que recommander vivement de se pencher au plus vite sur ces chefs-d’œuvre à contempler encore et encore.

Miss Oyu (1951), Les Contes de la lune vague après la pluie (1953), Les Musiciens de Gion (1953), L’Intendant Sansho (1954), Une Femme dont on parle (1954), Les Amants Crucifiés (1954), L’Impératrice Yang Kwei-fei (1955), La Rue de la honte (1956) de Kenji Mizoguchi. Rétrospective en salle dès le 31 juillet 2019. Sortie en DVD/Blu-Ray prévue le 5 novembre 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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