Les Hirondelles de Kaboul – Le chant des hirondelles restées libres

Y’a-t-il déjà eu un Kaboul libre ? C’est en exergue ce qui ressort de conversations croisées au fil des Hirondelles de Kaboul, long-métrage d’animation réalisé par Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec. Un Kaboul en ruine, ravagé par la guerre, devenu le quotidien de ces familles, de ces enfants, de ces groupes d’hommes. Ces derniers s’amassent sur les places publiques pour assister – et participer – à une lapidation, devenue un spectacle de rue comme un autre. Les plus âgés se souviennent de la guerre contre l’Union Soviétique – même les plus anciens se souviennent qu’avant, c’était déjà la guerre. La paix et la liberté semblent des souvenirs lointains, un rêve entraperçu en passant devant de vieux bâtiments. Des traces ont survécu : cette librairie, ce « cinéma/théâtre », ou cette université dont on traverse les restes, comme des témoignages de ce qui a été, comme des témoignages de ce qui aurait pu être. Ce ton, ces accents que prend le film se retrouve dans son esthétique : cette peinture à l’aquarelle vient évoquer un souvenir, un trait doux où il manque quelque chose, l’espace n’est pas parfaitement rempli. Le dessin a quelque chose d’aérien.

Le film dégage une profonde mélancolie. Dans celui-ci, deux couples s’opposent : un premier, qui s’est formé durant la guerre précédente. La femme est atteinte d’un cancer incurable et le mari, Atiq, est un gardien de prison taciturne, froid. L’autre couple, à l’inverse, est jeune, passionné, amoureux, plein d’espoir. Par un coup du sort, celui-ci se brise. Là où aurait pu naître ce renouveau, la vie le brise, et face à cette tragédie Atiq lui-même n’est plus insensible. Il reconnaît qu’avant, l’ennemi était clairement défini. et que malgré l’horreur, il savait s’orienter. Désormais, le bien et le mal ne sont plus clairement définis, et le pouvoir est entre les mains d’autorités brutales, violentes, dont il met à questionner les principes.

Les Hirondelles de Kaboul (2019) de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec | Distribution : Memento Films

Parmi eux, la soumission de la femme. La dimension féministe du film est évidente et saisissante. Par exemple, ce discours tenu par une connaissance d’Atiq dans un café, l’encourageant à répudier sa femme cancéreuse au profit « d’une jeune vierge qui lui fera des enfants ». Ou encore, ces femmes qui attendent leur mari dehors, à genou, devant ce même café, dissimulées sous leur tchadri bleu, les rendant anonymes et identiques. « Les hommes ne doivent rien aux femmes », telle est la leçon retenue par ce gardien de prison, qui lui-même semble ne pas y croire.

À cette génération qui n’y croit plus s’oppose ainsi cette jeunesse qui elle lutte, lutte de l’intérieur, notamment en préparant la génération suivante : on fait allusion sans jamais la montrer à une école alternative, une école où l’on « apprend la vie », où l’on apprend une histoire qui n’aurait pas été falsifiée, une éducation par la connaissance et non pas par la propagande. Cette croyance dans l’éducation, dans la transmission, est d’autant plus centrale que les enfants montrés dans le film semblent ne pas voir autre chose que leur terrible quotidien : les cordes de pendus accrochés aux cages de football, le tank sur lequel s’installer pour assister à la lapidation… Si les corps et les esprits sont enfermés – notamment par la force – pour les faire plier, les vaincre, dans une logique totalitaire, faut il rappeler comme le fait poétiquement le film qu’il reste une chose libre à Kaboul : les hirondelles, dont le chant, omniprésent, ne semble jamais s’interrompre.

Les Hirondelles de Kaboul (2019) de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec, avec S. Abkarian, Z. Hanrot, S. Arlaud. Sorti en salle le 4 septembre 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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