Annecy 2019 | La fameuse invasion des Ours en Sicile – Eh bien : dansez maintenant

Critique écrite lors du Festival d’Annecy 2019

Compétition – Annecy 2019

Présent à Annecy l’année dernière à l’occasion d’un Work In Progress, ce long-métrage franco-italien de Lorenzo Mattotti était sujet d’attentes d’autant plus fortes que le film a finalement été présenté en première mondiale au dernier Festival de Cannes, en section Un Certain Regard… Adapté d’un conte de jeunesse de Dino Buzzati, La fameuse invasion des Ours en Sicile repose sur une intrigue assez simple : le roi des ours a perdu son fils, et décide d’aller dans la grande ville des Hommes tenter de le retrouver. Ce qui constituait ainsi l’intrigue de Buzzati est devenu dans le traitement qu’en fait Jean-Luc Fromental et Thomas Bidegain un conte narré par  le troubadour itinérant Gedeone, et par son assistante Almerina, à un vieil ours vivant au fond d’une grotte glaciale…

Reposant sur une esthétique très colorée, irréelle, mêlant des techniques  d’animation 2D et 3D, le résultat s’avère profondément fantasmagorique. Cette musique entêtante (des tarentelles typiques de la Sicile), les mésaventures traversées par ces ours rencontrant des personnages et des créatures étranges, ainsi que le discours moral tenu par le film, le place dans la descendance d’un certain animation d’excellence – on pourrait penser à des classiques comme Le Roi et l’Oiseau ou à certains des films d’Hayao Miyazaki.

La fameuse invasion des Ours en Sicile (2019) de Lorenzo Mattotti  | Distribution : Pathé

L’un des coups de force des scénaristes du film est d’avoir enrichi ce qui reste initialement une courte histoire pour enfant, un récit de jeunesse initiatique et merveilleux auquel le dispositif narratif (l’histoire racontée par Gedeone, puis sa suite, racontée par le vieil ours) enrichi le film. Celui-ci se transforme en lettre d’amour aux narrateurs, aux histoires, aux contes, à la matière vivante qui les composent. Matière vivante car évoluant au gré des besoins, des désirs, des envies : les adaptateurs ont enrichi l’histoire de base écrite par Buzzati, et dans la diégèse même du film l’histoire se ré-écrit, se modifie selon les besoins. Par exemple, Gedeone décide de donner les traits d’Almerina à l’un de ses personnages. Ce plaisir du conte, on le retrouve bien entendu dans le doublage – le scénariste Thomas Bidegain double lui-même Gedeone, et le vieil ours est doublé par le producteur et célèbre scénariste Jean-Claude Carrière. L’échange entre les deux conteurs est bien aussi un échange entre deux des grands scénaristes français contemporain, entre une ancienne génération (Carrière, auteur pour Buñuel, Deray…) et la nouvelle (Bidegain, connu notamment pour avoir écrit pour Jacques Audiard…).

Si la première partie du film évoque le conte au sens merveilleux, la seconde semble prendre une autre ampleur – particulièrement politique. La fameuse invasion est un film profondément européen – produit et écrit par des français, réalisé par un italien. Cela ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd quand le film s’interroge sur les dérives autoritaires d’un pouvoir monarchique, sur la discrimination et le racisme gangrenant la société décrite par le film. Le film s’interroge aussi sur la notion d’identité quand le Roi des Ours se met à critiquer son fils de ne pas être un « vrai ours » car incapable de pêcher des poissons avec les mains, au moment où son peuple dérive dans une certaine décadence (alcool, jeux d’argent, choses qui n’existaient pas dans chez les ours). Les perversités de l’Homme seraient-elles contagieuses ? Comment construire un pont entre la culture de nos pères et celle des enfants ? Tournant toujours autour de cette idée de la transmission, de l’héritage, le film peut aussi se targuer de contenir certaines des plus belles images de cinéma de l’année : des ours dansant dans les montagnes siciliennes sur des tarentelles endiablées.

La fameuse invasion des Ours en Sicile (2019) de L. Mattotti Avec J.-C. Carrière, J. Nercessian, L. Bekhti. Sortie en salles le 9 octobre 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *