J’accuse – Une société tombant en décomposition

La grande place de l’École de Guerre, à Paris. On y voit au loin les masses armées, en rang. S’en détachent quelques hommes qui s’avancent dans un tout harmonieux et uniforme. Pourtant, l’un d’entre eux n’en fera plus partie : on lui retire ses grades, ses boutons, les dorures de sa tenue, on lui brise son épée. C’est Alfred Dreyfus. C’est une humiliation organisée d’un traître collaborant avec les allemands, d’un juif, clamant son innocence malgré des preuves reconnues comme accablante. Envoyé sur l’île du diable, il subira la prison, enchaîné à son lit, isolé du monde, perdu dans l’étendue bleue. Une humiliation qui durera douze ans.

Projet de longue date, J’accuse est, pour Roman Polanski, l’occasion de retracer une affaire majeure de l’Histoire contemporaine française et européenne. Une occasion de raconter le récit des faits, de manière très pédagogique et détaillée (1), en suivant le parcours du colonel Picquart (Jean Dujardin, formidable de retenue et de dureté). Personnage méconnu, il fut pourtant l’enseignant d’Alfred Dreyfus, avant d’être promu aux renseignements de l’armée et, à la fin de sa carrière, Ministre de la Guerre de Clémenceau. Catholique, bourgeois, antisémite (comme tout le monde à cette époque), il incarne la rigueur militaire et est porteur de convictions fortes : lorsqu’il découvre l’erreur qu’a subit Dreyfus, il faut agir. Autant pour la personne innocente que dans l’intérêt de l’armée. En souhaitant défendre la vérité, il se retrouve à lutter contre un système corrompu, perverti, capable de comploter pour garantir qu’un coupable qui arrange tout le monde reste en prison. Cette noirceur se retrouve dans l’esthétique même du film : les teintes de gris de la photographie magnifique de Pawel Edelman, l’usage de la courte focale pour tordre les perspectives et les espaces, tout contribue à instaurer un malaise, une ambiance de saleté, de poussière…

J’accuse (2019) de Roman Polanski | Distributeur : Gaumont

Cette perversion, cette culture du faux (du stéréotype, de la croyance, du préjugé), est exulté à plusieurs reprises dans le film. Lors de la rencontre entre Picquart et son prédécesseur par exemple : depuis son lit de mort, Sandherr, atteint de la syphilis, au visage détruit et vérolé, analyse la décadence de la société française du fait des étrangers en des termes extrêmement violents. D’autres situations semblent explicitement faire écho à notre actualité : la liste des 2500 traîtres potentiels, à arrêter en cas de guerre (et « y manquent les juifs », nous précise-t-on), rappelle inévitablement le système des fiches S. Dans son enquête, en se rapprochant de la vérité, Picquart rappelle le personnage principal de The Ghost Writer (écrit lui-aussi par Roman Polanski et Robert Harris) : suivi en permanence, sous surveillance, parce que trop proche de ce qu’il ne devrait pas savoir. Il devient victime du système de renseignement qu’il chapeautait pour s’être approché trop près d’une vérité qui le dépasse, remettant en question l’armée, institution sacrée où l’ordre hiérarchique est parole d’évangile.

Si le spectateur connaît déjà dans les grandes lignes le déroulement de l’histoire, la dernière scène de J’accuse l’éclaire sur la lecture que fait Polanski de l’affaire Dreyfus. On l’invitera donc à être attentif à la fois à la dernière réplique d’Emmanuelle Seigner, puis au dernier dialogue qui la suit, ainsi qu’au plan sur lequel le générique apparaît. Tout y est noir, pessimiste. On peut avec ces éléments avancer que non seulement rien n’a changé, mais que les leçons n’ont pas été tirées. Faire son devoir n’est pas suffisant quand le fond perverti sur lequel nos actes sont bâtis menacent d’écroulement la société. Le XXe siècle en a été la preuve. Zola n’en disait pas moins en écrivant dans sa tribune que « quand une société en est là, elle tombe en décomposition ». J’accuse est saisissant notamment parce qu’il dialogue avec deux autres grands films sortis récemment. On pense en effet au Traître de Bellocchio et à Adults in the Room de Costa-Gavras : des films abordant, à partir d’histoires vraies, l’état de notre continent en proposant des images profondément alarmistes et inquiétantes. Ce sont trois œuvres crépusculaires, des avertissements pour nos générations, venant de maîtres du cinéma européen encore alertes et actifs, comme tout bon citoyen devrait l’être.

(1) Gaumont a d’ailleurs produit un podcast retraçant l’histoire de l’affaire Dreyfus, permettant ainsi de prendre conscience de la rigueur du film sur le plan historique.

J’accuse (2019) de Roman Polanski, avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner. Sortie le 13 novembre 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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