Martin – Histoire d’une décomposition romantique

Alors que la fête d’Halloween vient de passer, il revêt quelque chose de particulier de parler d’un cinéaste comme Romero. Puissante figure du cinéma fantastique américain, il est mondialement connu pour avoir réinventé la figure du mort-vivant à la fin des années 60 avec Night of the Living Dead. Il dépassa la figure en lien avec la culture vaudou, magnifiquement mis en scène auparavant par Jacques Tourneur, dans les années 1940, avec I Walked With A Zombie. Transformant l’esclave sans conscience, travaillant dans les champs en une créature venant d’outre-tombe, il avait su insérer le trait si caractéristique du monstre : le cannibalisme. Le plus impressionnant, et involontaire, est que ces nouveaux monstres vont catalyser bons nombres de questionnements sociaux, comme les tensions raciales qui traversaient la société de l’époque. Après cette première réussite de Romero, s’en suivi deux autres volets d’une trilogie représentant une véritable montée en puissance, aussi bien en termes de moyens que d’ambitions et de thématiques. Dawn of the Dead est sorti en 1978 d’abord en Italie, avec une version européenne montée par Dario Argento et mise en musique par Goblin. Romero assuma complètement sa dimension politique et sociale dans Day of The Dead en 1985, résultat d’une production chaotique au budget réduit et au script initial complètement réécrit.

Œuvre majeure pour la figure du zombie, la trilogie de Romero vient de bénéficier d’une ressortie en salle et d’une projection lors du Festival Lumière. Le reste de la filmographie de Romero reste malheureusement méconnu. Il a adapté Stephen King, mis en scène des singes tueurs ou encore des chevaliers à moto. Surtout, il a repensé la vieille figure du vampire : c’est justement le film qui nous intéresse aujourd’hui. Certainement l’un de ces films les plus connus en dehors de ses films de zombie, et sûrement son meilleur film : Martin.

Martin (1978) de George A. Romero

Martin nous conte la vie du personnage éponyme : un jeune garçon à l’apparence timide et plutôt à la marge. Celui-ci vient vivre chez ce qui semble être son vieil oncle Cuda, à Pittsburgh. Martin croit profondément qu’il est un vampire et Cuda l’accueille comme un fardeau. Vivant dans un Pittsburgh vieillissant, il cherche certains soirs à assouvir sa soif de sang… Sorti en 1977, Martin fait partie de ces films que Romero réalisa durant la dizaine d’années qui sépare Night of The Living Dead et Dawn of the Dead. Il y réalisa en effet 4 films dont les plus notables sont The Crazies (1973) et, évidemment, Martin. Pour réinventer la figure du vampire, Romero se demanda dans un premier ce que serait un vampire à notre époque : par exemple, le vampire faisant ses papiers ou le vampire allant voir son banquier. Il travailla sur un premier script humoristique avant de se tourner vers quelque chose de plus doux, mélancolique, mais aussi horrifique.

Romero inscrit dès lors cette figure romanesque et gothique dans un environnement réaliste. Ici Martin n’a pas de pouvoirs de séduction, ni de dents crochues : pour se nourrir, il use d’un sédatif pour endormir ses proies et use de lames de rasoir et autres objets pour lacérer la peau de ces victimes. Il peut vivre au soleil et toutes les croyances le concernant se révèlent caduques : il ne tient du vampire que sa prétendue immortalité et sa soif de sang. Le vampirisme est vu comme une maladie et le film prend ce postulat pour construire toute une ambiguïté sur la nature de Martin. Est-il vraiment un vampire ou juste un garçon ayant des problèmes psychiatriques ? Romero démystifie cet héritage gothique dès la première scène dans la maison de Cuda où il mange une gousse d’ail et prend dans les mains une croix catholique. Il met l’accent sur l’absence de magie, lors de la séquence du repas durant laquelle Martin explique le mécanisme d’un de ses outils. Il remet constamment en cause les croyances du vieux Cuda, esquissant une société américaine où l’obscurantisme sévit dans un environnement social oppressant, isolant et illustrant de l’échec du rêve américain.

Martin (1978) de George A. Romero

Pour aller plus loin, il se sert de la marginalité de Martin pour en faire un observateur de cet environnement. Le personnage reste assez silencieux et le film est parsemé de longs moments d’écoute, accompagné par une caméra en mouvement. Un moment suspendu qui révèle la réalité des relations, viciées et pleines de faux-semblants, qui se règlent par le sexe mais aussi la dépression. C’est le cas de Madame Santini, femme d’âge mûre qui ne cesse de parler de la morosité de sa vie, de sa lâcheté. Le silence de Martin fini par être un grand réconfort pour elle.

Romero illustre une société aux mœurs opaques, où la plupart des personnages sont malheureux, souhaitent sortir d’un environnement en décomposition, désillusionné. Notamment une certaine jeunesse, sans véritables repères à l’image de Christina qui se bat contre les croyances de son oncle. Incapables de communiquer, ni avec lui, ni avec son fiancé, elle finit par fuir la ville, laissant derrière son oncle et Martin. La ville est sans avenir : le chômage est important, la population vieillissante, l’ennui généralisé. Cette classe moyenne ne sait plus comment vivre. Pour construire visuellement cette faillite du système américain, Romero use d’une iconographie rappelant l’American Way of Life avec maisons pavillonnaires, propriétaires de voitures et par opposition des environnements vidés, voir abandonnés, signes d’une crise sociale et économique. Il accompagne cela des déambulations de Martin, insufflant une douce mélancolie au rythme lancinant. Une matérialisation de l’ennui, d’un Pittsburgh doux mais vieillot, sans avenir.

Martin (1978) de George A. Romero

Venant du documentaire, Romero lorgne vers un certain naturalisme dans sa transcription d’une réalité social, s’appuyant malicieusement sur les stigmates d’une série B sans le sou (ironiquement, car malgré le succès retentissant de The Night of The Living Dead, une obscure affaire de droits le privera des recettes du film). Il utilise une caméra portée et orchestre des choix de cadrage, de montage qui construisent une proximité avec les personnages. On est toujours à hauteur d’homme, les personnages emplissent souvent le cadre mais ce dernier sait aérer dans les bons moments. Il y a une véritable attention aux détails, souligné par des gros plans, faisant écho aux observations de Martin, pour construire quelque chose de tangible, organique, réel.

Dans cette peinture se voulant réaliste du rêve américain, le film ne se limite pas à se débarrasser des éléments gothiques du mythe vampirique au profil d’un réalisme documentaire. Non, le film va jusqu’à dialoguer avec cet héritage, portant la dualité de Martin au-delà de la simple question de la folie ou non. Même si Martin est le premier à vouloir démystifier le statut du vampire, il reste le produit de son environnement. Marginal, il rejette les croyances populaires mais est lui-même déchiré par un fantasme gothique et romantique construit par les représentations culturelles du vampire. Chaque choses lui arrivant sont toujours découpées par des passages en noir et blanc, dans un cadre rappelant beaucoup les vieux films de monstres de la Universal. Lorsque qu’il est poursuivi par la police, le film met en parallèle une foule en colère qui n’est pas sans rappeler la foule du Frankenstein de James Whale.

Martin (1978) de George A. Romero

Cela va jusque dans sa représentation de la femme et de la sexualité, thème extrêmement important dans le mythe du vampire. Martin ne sait pas interagir avec les femmes et ses frustrations sexuelles se confondent avec une approche romantique de la relation charnelle et du sexe féminin. Quand il drogue ses proies, il n’est jamais violent et reste même calme, délicat. Il promet aux femmes qu’elles ne souffriront pas et traite leur corps comme quelque chose de délicat, fragile. Le film fait attention aux gestes de Martin. Lent, calmes et indécis, le personnage s’incarne physiquement par les choix de mise en scène développant naturellement la figure silencieuse et observatrice du protagoniste. La scène d’ouverture dans le train en est la parfaite représentation : une douce scène d’amour dans un clair obscur donnant de la texture aux corps et rythmé par une musique presque romantique. Néanmoins, le romantisme va ici de pair avec la froideur monstrueuse de Martin passant à l’acte, coupant des veines, buvant le sang ou juste en droguant ses victimes. On garde donc l’aspect monstrueux du vampire qui, dans la réalité pourrait être assimilé à un psychotique.

Martin (1978) de George A. Romero

Martin use du romantisme qui traverse le mythe du vampire pour appréhender la réalité. Quand son fantasme se confronte brutalement à cette dernière, il perd ses moyens, comme c’est le cas dans cette scène où il surprend une femme mariée avec un amant. Elle devait être seule et la présence de l’amant détruit le fantasme romantique de Martin. Il change ses plans et tue finalement l’amant. La marginalité de Martin réside dans cette dualité : celle de vivre dans une réalité sociale qu’il ne saisit pas et souhaite démystifier et en même temps dans le fantasme gothique et romantique du vampire que lui a représenté la société.

Martin (1978) de George A. Romero, avec J. Amplas, L. Maazel, C. Forrest.

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