Vivre et Chanter – Dernières heures d’un Opéra chinois

L’opéra chinois a été au cœur du cinéma sinophone dès son apparition – les plus anciennes productions du pays étaient de simples captations de représentations théâtrales. Plus proche de nous, Chen Kaige s’était emparé de ce pan important de la culture, de l’identité chinoise dans son chef d’œuvre Adieu, ma concubine (1993), récompensé d’une Palme d’or. Lorsque le réalisateur Johnny Ma réalise Vivre et Chanter, il s’inscrit de fait dans une histoire à la fois centenaire (celle du cinéma), et millénaire (celle de l’opéra).

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel depuis des décennies. Celle-ci est sur le point de mettre la clef sous la porte, et leur théâtre s’apprête à être rasé. Elle s’engage ainsi dans une lutte pour faire survivre le travail de toute une vie. Le déclin de cet opéra permet au réalisateur de dessiner l’émouvant portrait d’une troupe, tout en documentant de manière précise la création du dernier spectacle, les répétitions, le désespoir et l’impuissance face au système administratif, incarné par ce directeur qu’on ne voit jamais. Derrière le spectacle, il y a des humains de la même manière qu’il y a des « trucs » derrière les effets spéciaux. Avec sa caméra à l’épaule, son attachement à montrer les coulisses, Vivre et Chanter s’humanise en rendant plus beau encore ce qui est accompli. Les séquences d’opéra sont spectaculaires, belles (la direction photographique du film est sublime, notamment grâce à ces jeux de lumières sophistiqués). Elles reposent sur du bric-à-brac, des astuces, des choses à l’échelle de ceux qui les mettent en place. Cette passion du public est particulièrement saisissante, les visages sont concentrés. Beaucoup se joue dans cette phrase de la patronne, qui dit à un habitué pleurant à chaque prestation : « ce n’est que de l’opéra ». Oui, justement : « ce n’est que », et ça rend formidablement humain.

Vivre et chanter (2019) de Johnny Ma | Distribution : Epicentre Films

Johnny Ma filme en réalité une véritable troupe d’opéra, qu’il avait déjà rencontré pour les besoins d’un documentaire. La sincérité du film, de ses acteurs, cette générosité avec le public, repose sur du réel. Elle n’est que renforcée par une mise en scène élégante invoquant Ozu : on filme les états d’âme des personnages dans les coulisses, dans leurs chambres, dans l’entrebâillement d’une porte. On scrute les rapports familiaux ou quasi-familiaux de ces personnes pour tenter de percer leur intériorité. Le plus beau plan du film est certainement celui des retrouvailles entre Zhao Li et sa nièce Dan Dan, chanteuse de la troupe qu’elle a élevé comme sa fille. Alors que son désir d’indépendance la pousse à partir, Dan Dan fond en larme aux côtés de sa mère adoptive en déclarant qu’elle ne le veut pas. On comprend que ces sanglots sont autant ceux de l’artiste séparée de force de son groupe que ceux de l’enfant quittant ses parents.

L’urbanisation galopante et le développement des supports nomades (téléphones, iPad) ont changé la société et ses pratiques culturelles. L’opéra traditionnel est voué à disparaître s’il n’évolue pas, d’une manière ou d’une autre. C’est un véritable choc : la scène d’introduction met en parallèle une prestation de cheerleaders – de piètre qualité – avec cette troupe d’opéra traditionnel, introduits comme une curiosité, presque une anomalie de l’époque. La menace pesant sur le petit théâtre n’est pas définitive : une large foule viendra assister au spectacle de la dernière chance. Le souvenir et les émotions suscitées survivront à toutes les destructions. Une manière d’interroger la place de ces lieux de culture (théâtres, salles de cinéma,…) dans nos sociétés, dans nos vies, et cette capacité qu’ont ces espaces à créer du souvenir, à être des lieux d’une mémoire collective qu’il faut préserver et chérir, comme nous le rappelle ce très beau film.

Vivre et chanter (2019) de Johnny Ma, avec Zhao X., Gan G., Yan X.. Sortie en salles le 20 novembre 2019.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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