Sympathie pour le diable – Le feu de Sarajevo

Basé sur l’histoire vraie de Paul Marchand, reporter de guerre lors du siège de Sarajevo en 1992, Sympathie pour le diable vient dessiner un portrait hors-norme d’un journaliste engagé, luttant contre le silence et face au cauchemar. Dans sa quête de la vérité, il semble devoir sortir d’un devoir de distance en allant lui-même tâter les cadavres du jour, les compter, souligner de manière provocatrice le manque de rigueur de ses collègues dans leur calcul. Derrière ce geste très fort, il se positionne autant que comme informateur que comme témoin : il a vu, il a compté, il a touché de ses mains les trente-trois morts du jours.

Rapporter la vérité en rapportant le quotidien : le film cherche avant tout à recréer en permanence une ambiance d’horreur, celle de la guerre, en reprenant certains codes du  cinéma documentaire – des plans longs, très rapprochés des personnages, caméra à l’épaule. Le regard du journaliste, comme celui du spectateur, est confronté à des rues couvertes de cadavres, on est assourdi par les coups de feu. L’immersion doit beaucoup au travail sonore, mais aussi à cette photographie grisâtre, froide, pâle, et à un cadre volontairement serré, enfermant les personnages… et la situation, qui s’enlise, devenant le quotidien. On voit ainsi la population vacant à ses activités, faire la queue pour récupérer de l’eau, aller manger une pizza en dehors de la ville, voire même – chose inattendue dans ce genre de films – aller en boîte de nuit. C’est bien la preuve qu’au fond, la vie continue. On rappelle que les gens du coin pensaient que le siège durerait quelques jours. Il a duré 4 ans…

Sympathie pour le diable (2019) de Guillaume de Fontenay | Distribution : Rezo Films

Le personnage de Paul Marchand (interprété par l’excellent Niels Schneider) est d’autant plus intéressant qu’il semble se protéger de ce qui l’entoure. Lui, avec ses grosses lunettes, son bonnet noir et ses gros cigares cubains, fait réagir autour de lui par le cynisme de ses remarques, son ton rempli d’ironie à la radio, ses colères. Son goût de la provocation en fait un personnage presque militant : il tague sa voiture, encourageant à le prendre pour cible, est sujet de violentes crises contre les abus des militaires, contre ses collègues avec lesquels il diverge sur le traitement journalistique du conflit. C’est tout ce qu’emmagasine cet homme qui ressort dans ces moments face à l’angoisse permanente, coutumière, de se prendre une balle n’importe quand.

Ce plan dans lequel Paul Marchand se nettoie vigoureusement lavant la crasse, la poussière, c’est comme s’il essayait aussi de faire disparaître la guerre « qui nous rentre dans le sang » (pour paraphraser un de ses confrères). Quand la caméra, par un léger mouvement avant, se rapproche de Sarajevo bombardé au tout début du film, en nous assourdissant de bombardements, de destructions, de cris, c’est un constat terrifiant. Loin de la carte postale, on est nous aussi enfermé dans l’enfer, dont on ne peut pas s’échapper entier. Le personnage de Paul Marchand est sans doute en cela fascinant : il sait les risques qu’il prend, et plus qu’aller au feu, il s’y jette passionnément.

Sympathie pour le diable (2019) de Guillaume de Fontenay, avec N. Schneider, V. Rottiers, E. Rumpf. Sortie en salles le 27 novembre.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

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