It Must Be Heaven – Le silence vaut mieux que mille mots

J’attendais ce film depuis le Festival de Cannes, et le voilà enfin en salles. Je me précipite au cinéma et sans surprise : It Must Be Heaven est une pépite. Elia Suleiman nous emmène avec lui entre Nazareth, sa ville natale ; Paris, là où il vit depuis 2005 ; et New York, où il a vécu entre 1982 et 1993. A travers ce périple, deux questions se posent : où est-ce que l’on peut se sentir chez soi ? et est-ce vraiment mieux ailleurs ?

Elia Suleiman lui-même (crédité comme « ES ») nous présente un ensemble de saynètes burlesques et poétiques comme on en verrait nul part ailleurs. C’est ainsi que le protagoniste déambule dans un Paris vidé de sa population. Le silence du personnage principal, récurrent dans ses films, offre au spectateur une nouvelle perspective : imaginer, interpréter les images et saynètes qu’il perçoit. A la question de savoir pourquoi ce choix du silence, Suleiman répond, moqueur, qu’on devrait plutôt demander pourquoi les autres films sont beaucoup trop bavards. Par ce choix, il vise juste, en ne faisant dire à ES qu’une seule phrase durant le film, renforçant la portée de celle-ci : « Nazareth, I’m Palestinian ». Ce silence est également représentatif du chemin que prend Suleiman pour la réalisation de ses œuvres : celui d’un long voyage intérieur, une introspective de ses histoires personnelles.

It Must Be Heaven (2019) d’Elia Suleiman | Distribution : Le Pacte

Autre élément très présent dans l’œuvre de Suleiman, de Chronique d’une disparition à It Must Be Heaven : la violence. Si le réalisateur préfère l’aborder sur le ton de l’humour ou de façon indirecte, elle reste centrale dans l’ensemble de ses films : américains surarmés, hélicoptères omniprésents, ou encore la présence de ce char dans les rues parisiennes. Cette approche de la violence permet là encore un choix d’interprétation du spectateur, offrant à ce dernier la possibilité de construire sa vision du film. Est-ce que la violence est cantonnée à Israël et la Palestine ? Non, démontre Suleiman dans son œuvre. It Must Be Heaven, littéralement « ce doit être le paradis », et pourtant, la violence s’est étendue au-delà des frontières, sous différentes formes, dans toutes les parties du globe.

La musique, qu’il travaille et choisit avec son épouse (compositrice et chanteuse), est également importante dans sa réalisation. Il cherche, comme il le dit lui-même, à trouver la scène parfaite pour un ensemble de sons qu’il garde dans un dossier de son ordinateur. La création est lente et minutieuse. Tous ces éléments de forme viennent sublimer le fond du propos d’Elia Suleiman : il demeure profondément en quête de ce qu’il souhaiterait appeler « chez lui ». Quand on lui pose la question, il répond que ce serait Nazareth, puisqu’il est né là-bas. Pourtant, aujourd’hui, et depuis 40 ans, il ne sait toujours pas où il se sent « at home », et continue de chercher.

La scène de fin de It Must Be Heaven est saisissante : une boite de nuit, des jeunes, de la musique, et un regard d’Elia Suleiman, plein d’espoir. Cette scène, c’est une métaphore : une jeunesse qui s’amuse, et que rien ne peut arrêter. Une jeunesse qui rêve, qui peut-être changera le monde de demain, redonnant à la Palestine ses couleurs de paradis perdu.

It Must Be Heaven (2019) de Elia Suleiman, avec Elia Suleiman, Gael García Bernal, Tarik Kopt. Sorti le 4 décembre 2019 en salles.

Auteur : Roxanne Tour

Étudiante lyonnaise, membre de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon

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