Séjour dans les monts Fuchun – Prendre le temps pour saisir l’instant

Fuyang est une ville du sud-est de la Chine. Au cœur de nombreux événements historiques, elle est restée célèbre comme sujet d’une peinture du XIVe siècle de Huang Gongwang. Ce dernier réalisa un immense rouleau divisé en trois parties, dont l’une d’entre elle fut intitulée « Séjour dans les monts Fuchun ». Plusieurs siècles plus tard, le jeune réalisateur Gao Xiaogang l’invoque dans le cadre d’un projet faramineux, d’une ambition rare, un objet d’esthète absolument brillant.

Parce que si Gao Xiaogang invoque dans son premier long-métrage une telle œuvre, c’est d’abord pour se positionner lui-même dans un héritage culturel ancestral, lié à sa région d’origine. C’est aussi une ambition : celle de poursuivre le même projet, la peinture d’une immense fresque sur la Chine contemporaine. Il va jusqu’à réutiliser des éléments esthétiques d’un rouleau chinois traditionnel, en débutant son film par un panneau de texte sur l’Histoire de la ville, le sujet de son film. Concernant sa mise en scène, le plan-séquence, majestueusement exploitée, sert à fixer, par de longs panoramas ou des travellings latéraux, un quotidien (la berge près du fleuve, un anniversaire, des travaux de démolition) ou une situation (des créanciers venant réclamer de l’argent, des policiers qui procèdent à une arrestation). Tourné pendant près de deux ans au fil des saisons, Séjour dans les monts Fuchun témoigne formellement du caractère colossal de l’entreprise – sensée continuer prochainement avec deux autres films adaptant les deux autres parties du rouleau de Huang Gongwang.

Séjour dans les monts Fuchun (2020) de Gu Xiaogang | Distribution : ARP Sélection

Derrière le projet se dessine toute entière notre époque et la réalité de la Chine contemporaine. En faisant dialoguer une représentation esthétique traditionnelle, laissant une place prépondérante à la nature (les rouleaux peints par Huang Gongwang en sont un bon exemple), avec une représentation contemporaine (l’urbanité, la ville se modifiant en permanence dans un paysage d’apparence figé), Gu Xiaogang reconceptualise l’espace et le temps chinois. Ponctuant l’avancée dans les saisons, des plans généraux sur l’espace urbain permet d’en apprécier l’évolution constante, au fil des travaux. Les personnages eux-mêmes se révèlent confronté à cette exigence de modernité envahissant leurs conversations. La ville semble littéralement avoir poussée au milieu des montagnes et du fleuve de Huang Gongwang. Par le plan séquence, le réalisateur impose une temporalité plus contemplative, celle de l’observation, observant ces personnages qui sont confrontés au quotidiens mêlant aux doutes les questionnements existentiels et les choix concernant l’avenir. Le rapport au temps se modifie alors : en se déroulant sur long terme, les personnages évoluent, s’adaptent, disparaissent, réapparaissent. Dans cette structure scénaristique complexe, partiellement improvisée, on assiste à l’écoulement de la vie, en même temps que celui du fleuve.

La diversité des situations et des réalités composant Séjour dans les monts Fuchun n’empêche pas de faire émerger des thèmes récurrents, comme celui de l’argent-roi. Omniprésent dans toutes les conversations du film, l’argent est abordé parce qu’il est dû à quelqu’un, parce qu’il faut payer quelque chose, parce qu’il manque ou parce qu’il aurait dû être investi ailleurs. La question des prix de l’immobilier est régulièrement invoquée, comme un écho à cette politique de modernisation motivant à accepter de revendre son bien à l’État. Les personnages sont précaires dans leur quotidien, pervertissant leurs relations : on refuse d’héberger la mère malade parce qu’on a pas les moyens, pas le temps, pas l’envie. On vit sur un bateau le temps de trouver mieux. Un père criblé de dettes doit s’en sortir, avec son fils autiste qu’il doit faire soigner rapidement. Inutile de vous dire qu’on attend avec impatience la suite du voyage…

Séjour dans les monts Fuchun de Gu Xiaogang Avec Qian Y., Wang F., Sun Z.. En salles depuis le 1er janvier 2020.

Auteur : Lucas NUNES DE CARVALHO

Vice-président de l'association LYF - Le Film Jeune de Lyon, responsable éditorial du blog "Le Film Jeune Lyonnais" et en charge du développement culturel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *